États-Unis / Chine : le choc des puissances économiques

Même si les États-Unis ne dominent plus massivement l’économie mondiale, ils continuent de la surplomber et de l’influencer de manière décisive. La montée en puissance de la Chine suscite pourtant une inquiétude croissante parmi les dirigeants américains.

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Il est probable que la persistance de l’hégémonie économique américaine restera l’horizon de notre époque, tant il est plus facile pour Washington d’user et d’abuser des atouts de la puissance économique américaine que pour les autres pays de se donner les moyens d’ignorer les marchés des États-Unis, de se passer des technologies américaines ou de contourner le dollar.

Pour beaucoup dans le monde, la prééminence des États-Unis dans l’économie mondiale, naguère encore avérée, est toutefois menacée, voire déjà abolie, au profit de la Chine.

Pour se convaincre de l’inquiétude américaine, il n’est que de considérer l’usage de plus en plus fréquent, par les administrations américaines successives, de mesures de politique commerciale agressives ou de sanctions économiques à l’encontre de leurs adversaires, voire de leurs partenaires ou alliés, en tablant, de leur propre aveu, sur la puissance et l’incontournabilité de l’économie américaine pour le reste du monde.

Beaucoup de commentateurs perçoivent cependant dans cette posture un signal de faiblesse plus que de force des États-Unis face à la montée de la Chine. Celle-ci est désormais qualifiée de rivale stratégique dans les documents officiels de l’administration américaine.

Faut-il en effet y voir l’expression de l’arrogance d’un hégémon contesté comme le craignent certains observateurs ? Ou au contraire l’appréciation lucide des atouts dont jouit aujourd’hui encore, et pour les années à venir, la puissance économique américaine ? L’examen des données disponibles suggère que la vraisemblance se situe plutôt du côté de la seconde branche de l’alternative.

 

Les Etats-Unis, première puissance économique mondiale depuis le début du XXe siècle

En 1820, la Chine comptait pour un tiers de la population mondiale et du produit intérieur brut (PIB) mondial. Mais son économie ne se situait déjà plus sur la frontière technologique mondiale et le revenu par tête des Chinois n’atteignait pas le tiers de celui de l’économie alors la plus avancée, celle du Royaume-Uni.

La prépondérance économique des États-Unis culmine à près de 30 % du PIB mondial en 1950 avant de reculer à moins de 25 % dès le début des années 1960.

Les États-Unis ne sont devenus la première puissance économique mondiale qu’au cours du troisième tiers du XIXe siècle. En 1890, la part de l’économie américaine dans l’économie mondiale l’emporte sur celle de la Chine. La performance américaine n’est pas tant fondée sur l’importance de sa population (en augmentation rapide sous l’effet d’une immigration massive) que sur la progression de son niveau de vie par tête : encore légèrement inférieur à celui du Royaume Uni, il atteint un niveau que la Chine n’égalera qu’en 2000.

La prépondérance économique des États-Unis ne cesse de s’affirmer au cours de la première moitié du XXe siècle, culminant à près de 30 % du PIB mondial en 1950 avant de reculer à moins de 25 % dès le début des années 1960. Mesurée aux taux de change courants, la prépondérance de l’économie américaine était encore plus écrasante : en 1960, le PIB américain représentait à lui seul 40 % du PIB mondial (calculé de l’auteur à partir des données de la base World Development Indicators, Banque mondiale).

Entre-temps, l’économie américaine s’était clairement établie comme la frontière technologique mondiale, avec un revenu par tête supérieur de 25 à 50 % plus élevé dans les années 1960 à celui des principales économies européennes et du Japon. L’économie américaine était la source des principales innovations technologiques qui ont porté la croissance économique des Trente Glorieuses en se diffusant dans le reste du monde occidental, notamment au travers d’investissements internationaux et de l’établissement de firmes multinationales dans de très nombreux pays.

Les États-Unis s’étaient également placés au centre de la gouvernance économique et financière mondiale, dont ils avaient promu la création pour prévenir le retour des désordres de l’entre-deux-guerres, perçus par leurs dirigeants comme prélude au second conflit mondial. D’une part, au plan commercial, pour offrir un cadre favorable et stable aux échanges internationaux, et au premier chef aux exportations américaines. D’autre part, au plan monétaire, au travers du dollar, reconnu internationalement comme équivalent de l’or, et du Fonds monétaire international (FMI) dont ils sont l’actionnaire principal, garant de la stabilité des changes.

Aujourd’hui, les États-Unis ne dominent plus l’économie mondiale de manière aussi massive. Le poids de l’économie américaine a continué de reculer des années 1960 jusqu’au début des années 1980, au profit du Japon et des pays de l’Union européenne avant d’aborder une phase de consolidation jusqu’à la moitié des années 1990. Il renoue ensuite avec un déclin rapide, sous l’effet de la montée de la Chine.

Mesuré en parité de pouvoir d’achat (PPA), le poids relatif du PIB américain a fondu de plus de 8 points de pourcentage au cours des cinquante dernières années, celui de l’Union européenne de 8 points, alors que celui de la Chine a bondi de près de 14 points.

Selon les données du Maddison Project (un centre de recherche hébergé par l’université de Groningue aux Pays-Bas), en 2016, les pays de l’Union européenne, les États-Unis et la Chine représentaient chacun une part voisine du PIB mondial : près de 17 % pour la première, plus de 15 % pour les seconds et 15 % pour la dernière.

Ainsi, mesuré en parité de pouvoir d’achat (PPA), le poids relatif du PIB américain a fondu de plus de 8 points de pourcentage au cours des cinquante dernières années, celui de l’Union européenne de 8 points, alors que celui de la Chine a bondi de près de 14 points (source : FMI).

La Chine s’est également imposée comme la principale puissance commerciale mondiale, avec des exportations et des importations passant de moins de 1 % des flux mondiaux en 1980 à respectivement 11 % et 9 % en 2017. Elle est devenue la principale importatrice de matières premières, notamment le pétrole, le minerai de fer, le cuivre, etc. Elle offre également le deuxième marché mondial pour les biens d’investissement en capital fixe, après l’Union européenne mais devant les États-Unis. Elle est devenue le principal marché pour les véhicules particuliers.

Cependant, ce sont les États-Unis qui offrent le plus vaste marché de biens et services consommés par les ménages, soit plus du quart du marché mondial, suivi par l’Union européenne, la Chine venant loin derrière à moins de 10 %.

Une prédominance contestée par la Chine, en dépit d’une avance technologique incontestable

Le World Economic Forum classe l’économie américaine comme la plus compétitive, devant Singapour, l’Allemagne, la Suisse et le Japon, loin devant la Chine, qui se situe au 28e rang. Le revenu par tête moyen aux États-Unis est le plus élevé des pays à économie diversifiée. À près de 60 000 dollars (en PPA aux prix courants), il n’est dépassé que dans de petits pays exportateurs d’hydrocarbures (le Qatar, la Norvège, Brunei, le Koweït) ou abritant une plateforme financière internationale (Luxembourg, Irlande, Macao, Singapour, Hong Kong) ou les deux (Émirats arabes unis).

Depuis les années 1990, le PIB par tête aux États-Unis a accru à nouveau son avance par rapport aux grands pays d’Europe et au Japon, dont le mouvement de rattrapage puis de convergence vers le revenu par tête américain, en cours depuis l’après-guerre, s’est interrompu ou même inversé. L’essor des technologies de l'information et de la communication et celui du gaz et du pétrole de schiste attestent la vigueur des capacités d’innovation et de renouvellement de l’économie aux États-Unis.

L’économie américaine est considérablement plus productive que l’économie chinoise, sa principale concurrente, la seule qui ait vocation à l’égaler puis à la dépasser dans l’avenir. L’écart de revenu par tête en fournit un premier indicateur. Il a certes fondu au cours des quarante dernières années, passant de 1 contre 20 en 1980 à 1 contre 5 en 2018, mais il reste considérable : 53 000 dollars aux États-Unis à comparer à 13 000 dollars (en PPA) en Chine, soit le niveau de vie américain moyen des années 1970.

L’Académie chinoise des sciences sociales anticipe une diminution de 200 millions de la population en âge de travailler à l’horizon de 2050.

Le rapide essor du PIB chinois (plus 900 % entre 1980 et 2016) a résulté moins de l’accroissement de la population (plus 40 %) que des progrès de la productivité (plus 620 %). Ceux-ci ont été soutenus par le transfert de millions de travailleurs agricoles (66 % de l’emploi en 1991, 27 % en 2018) vers des emplois urbains, principalement industriels. Ils ont été accompagnés par un intense effort d’investissement et d’importants gains d’efficacité globale, procurés par la mise à niveau technologique des entreprises, leur réorganisation et une meilleure gestion, l’amélioration modérée du capital humain (formation) n’ayant représenté qu’une faible contribution. La contribution du capital en technologies de l'information et de la communication est beaucoup plus faible que celle du capital des autres secteurs, à la différence des États-Unis, où elles sont voisines.

La Chine ne peut compter que sur des gains de productivité robustes pour continuer à croître rapidement dans l’avenir, car sa population active est entrée dans une phase de recul depuis le début de la décennie (- 2,8 % entre 2011 et 2018), recul qui se poursuivra dans les années à venir. L’Académie chinoise des sciences sociales anticipe une diminution de 200 millions de la population en âge de travailler à l’horizon de 2050. Or, les gains de productivité réalisés par l’économie chinoise s’amenuisent : 7 % par an au cours des années 2010 contre 9 à 10 % au cours des années 1990 et 2000.

Il est vraisemblable que la croissance du revenu par tête continuera de se tasser dans l’avenir, comme dans le cas d’autres pays asiatiques ayant connu une croissance rapide dans le passé. Le Japon et la Corée ont ainsi enregistré un net ralentissement de la croissance du revenu par tête lorsque ce dernier est parvenu à un niveau voisin de celui atteint par la Chine.

Une prédominance sans rival concernant la monnaie et la finance

Le règne du dollar

Le dollar américain reste la monnaie la plus utilisée au plan international pour mesurer les prix, conserver la valeur de l’épargne, régler les échanges commerciaux, emprunter.

Un nombre non négligeable de pays (39 en 2017) utilisent le dollar comme monnaie en l’absence de devise propre (Équateur, San Salvador…) ou arriment officiellement leur devise au dollar, parfois très rigidement dans le cadre d’un bureau d’émission (Djibouti, Hong Kong, plusieurs petits pays de la Caraïbe), le plus souvent dans le cadre d’un arrimage (peg) plus ou moins souple (cas des pays du Golfe, de l’Irak et de la Jordanie).

En pratique, selon une étude sur les régimes de change effectivement en vigueur dans le monde, deux tiers des pays membres du FMI ont adopté un ancrage seulement ou principalement au dollar dans leur arrangement de change, contre 28 % pour l’euro, de sorte que, notent les auteurs de ce document, « le dollar reste aujourd’hui la principale monnaie de réserve tel qu’il l’était déjà au début du système de Bretton Woods ».

Les réserves des Banques centrales sont majoritairement placées en dollars : la part de cette monnaie est d’environ 62 % à la fin de 2018, contre 21 % pour l’euro et moins de 2 % pour le yuan, la monnaie chinoise. La part du dollar est bien moindre que lorsqu’elle était à son sommet (80 % en 1977), mais elle est nettement plus élevée que lors du creux de 1992 (moins de 50 %). Selon le FMI, elle oscille dans une fourchette allant de 60 à 65 % depuis les années 2000. La part du yuan a progressé par rapport à la fin 2016 (1 %) mais reste marginale, comparable à celle du dollar canadien ou du dollar australien.

Le dollar est également l’étalon de mesure des prix le plus utilisé internationalement. Pour la plupart des matières premières, à commencer par le pétrole, tant les prix spot et à terme que les autres dérivés de prix sont cotés en dollar. Des bourses en monnaie locales existent pour certains produits de base – ainsi des bourses en yuans traitant le soja – mais aucune n’a acquis une portée mondiale.

Plus généralement, le dollar demeure la monnaie la plus utilisée pour la facturation des échanges commerciaux internationaux. Selon une étude détaillée, la plupart des échanges commerciaux sont facturés en un nombre restreint de monnaies : le dollar et l’euro. La part du yuan, environ 1 % des flux mondiaux – en baisse par rapport au sommet de 3 % observé en 2015 –, demeure très faible.

Tous motifs confondus – commerciaux, touristiques, monétaires, financiers… –, le dollar occupe une place prédominante dans les paiements internationaux : plus de 45 % en mars 2019, contre 33 % pour l’euro et un peu plus de 1 % pour le yuan. Il domine largement dans les opérations de change. Selon la Banque des règlements internationaux (BRI), en avril 2016, la monnaie américaine était impliquée dans près de la moitié (88 % sur 200 %) des transactions, devant l’euro (31 %), le yen (22 %) et la livre sterling (13 %). Les transactions en yuans, nulles ou négligeables encore en 2010 (1 %), ont fortement progressé depuis, mais restent marginales, inférieures à celles des dollars canadien et australien, comme du franc suisse.

Au coeur du financement international

Les marchés financiers américains sont les plus amples, les plus profonds et les plus liquides. Début 2019, la capitalisation des marchés d’actions américains (32 000 milliards de dollars américains) représente 40 % des marchés mondiaux, en baisse par rapport à 2000 (50 %), mais toujours loin devant le Japon (7,6 %) et la Chine (7,5 %).

Les marchés financiers américains demeurent très attractifs pour les investisseurs du reste du monde. À la mi-2018, les non-résidents détiennent près de 20 000 milliards de dollars de titres financiers à long terme émis par des acteurs économiques aux États-Unis, soit environ 20 % du total, dont plus de 40 % des obligations du Trésor. La baisse est néanmoins sensible par rapport au sommet de 60 % enregistré en 2008.

Les marchés financiers américains demeurent très attractifs pour les investisseurs du reste du monde.

Les marchés financiers américains sont également attractifs pour les firmes étrangères. Plus de 500 compagnies étrangères originaires de 46 pays sont inscrites à la cote du New York Stock Exchange (NYSE), la Bourse de New York, soit plus de 20 % du total des compagnies cotées (et 30 % de la capitalisation), dont plus de 150 compagnies européennes (parmi lesquelles 94 sociétés françaises, dont Total, BNP Paribas, Carrefour, Kering, Vinci, etc.), près de 120 compagnies asiatiques – parmi lesquelles 116 sociétés chinoises, dont Alibaba, Petrochina, etc.

En outre, le dollar occupe une place dominante comme monnaie de dénomination des engagements de dette, c’est-à-dire comme véhicule du crédit et des émissions d’obligations au plan international. Sa part avoisine 50 % aujourd’hui et a accusé un net rebond après la crise de 2008. Il est fréquent que le dollar soit utilisé comme monnaie d’endettement sans que le prêteur ni l’emprunteur résident aux États-Unis. Ce sont les banques situées en dehors des États-Unis qui accordent la majeure partie du crédit transfrontalier en dollars.

Bien que les banques américaines ne représentent qu’une fraction de créances bancaires transfrontalières libellées en dollars (entre 25 % et 30 % entre 2002 et 2014), le billet vert reste au centre des financements transfrontaliers. À la fin de 2017, l'encours total de la dette libellée en dollars américains des entreprises non bancaires situées en dehors des États-Unis s’élevait à 11 400 milliards de dollars, dont 3 700 milliards de dollars pour les entreprises hors secteur financier des économies de marché émergentes, un montant double du niveau de 2010. Selon l’Institute of International Finance (IIF), au début de 2019, les entreprises chinoises (financières et non financières) sont endettées en dollars américains à hauteur de plus de 10 % du PIB, les russes à hauteur de 13 %, les turques à hauteur de plus de 46 %.

On notera que les institutions financières chinoises financent les projets liés au vaste dessein des routes de la soie en dollars et non en yuans, sans doute pour des raisons pratiques, liées à l’absence de marchés de change entre le yuan et les monnaies de la plupart des pays bénéficiaires des crédits chinois. Les autorités chinoises ont d’ailleurs pris soin, dès 2014, de recapitaliser ou de doter en dollars les principales de ces institutions (China Development Bank, China Export-Import Bank, le Silk Road Fund, l’AIIB et la New Development Bank).

Pour conclure

La taille et la profondeur de leurs marchés de biens, de services ou de capitaux, leur capacité d’innovation scientifique, technologique aussi bien que sociétale, le rôle international du dollar, créent pour les États-Unis des interdépendances multiples mais fortement asymétriques, qui font de leur économie, même concurrencée par un rival dynamique, un vecteur d’influence, d’action et de coercition sans pareil dans la compétition pour l’hégémonie.

L’économie américaine reste la principale source de « chocs », de « surprises », positifs ou négatifs, pour le reste du monde, que ces chocs ou surprises naissent du comportement des consommateurs, surgissent des innovations de ses entreprises ou proviennent de sa politique économique.

Le reste du monde, même les alliés des États-Unis pendant la guerre froide, n’a jamais accepté sans réticence ou rancœur l’hégémonie économique américaine et encore moins admis les prétentions de Washington à se comporter en maître, se voulût-il bienveillant. L’affirmation sans fard de la primauté des intérêts nationaux par une administration en rupture ostentatoire avec les canons traditionnels de la diplomatie économique américaine, sa propension à user des menaces et sanctions économiques, tant pour forcer la main de ses partenaires que pour bannir ses adversaires de l’accès aux marchés et aux ressources des États-Unis, tout participe présentement d’un hégémon assez brutal.

L’affirmation de leurs intérêts nationaux par les autres puissances représente une réaction normale et attendue. Les appels à la reconquête de la souveraineté économique semblent augurer la fin de l’hégémonie économique américaine. Cependant, il est probable que la persistance de cette l’hégémonie restera l’horizon de notre époque, tant il est plus facile pour Washington d’user et d’abuser des atouts de la puissance économique américaine que pour les autres pays de se donner les moyens d’ignorer les marchés des États-Unis, de se passer des technologies américaines ou de contourner le dollar.