Religion et politique dans l'Inde de Narendra Modi

Le Premier ministre indien, Narendra Modi, fait preuve d’un intense activisme nationaliste hindou. L’idéologie de l’hindutva (hindouité) met sous pression les minorités confessionnelles et fragilise le sécularisme et le multiculturalisme du pays.

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Dans divers États de l’Union indienne, les autorités ont entrepris de modifier les noms des villes, rues et gares afin de valoriser le patrimoine historique et linguistique national. Bien souvent, ces États sont dirigés par les nationalistes hindous du BJP (Bharatiya Janata Party, Parti du peuple indien). Le changement de nom consiste à réhabiliter la version hindoue de lieux qui ont pris une consonance islamique au long des sept à huit siècles de présence musulmane dans le pays.

Ces mesures ne sont qu’un aspect d’une tendance bien plus vaste, qui est à l’œuvre depuis que le BJP est revenu au pouvoir en 2014. Le Premier ministre, Narendra Modi, incarne tout à la fois l’aspiration indienne à la modernité et la tendance au repli identitaire.

L’hindutva : un nationalisme culturel et ethnique

Le débat théorique sur la nation qui a opposé, en Europe, la définition universaliste française, fondée sur la volonté durable des individus de vivre ensemble, à l’interprétation allemande, bien plus sensible au déterminisme culturel, linguistique, voire ethnique, a eu une profonde résonnance en Inde.

La vision du Parti du Congrès et de Jawaharlal Nehru s’est inscrite dans l’approche universaliste. Elle postulait que la nation indienne résultait du consentement des individus, quelles que soient leur ethnie, leur croyance, leur langue, leur caste ou leur tribu. Les pères fondateurs de l’Inde indépendante ont ainsi favorisé une acception ouverte de la nation, seule capable selon eux d’embrasser l’immense diversité qui caractérisait, en pratique, la population du nouvel État.

Par ailleurs, au lendemain de la partition de 1947 qui avait porté la violence interconfessionnelle à son comble, cette acception permettait d’accueillir dans la nation indienne les nombreux musulmans qui n’avaient pas migré vers le Pakistan voisin. L’Inde indépendante a de la sorte adopté le principe de sécularisme, une variante de la laïcité mettant toutes les religions sur un même pied d’égalité par rapport à l’État, et donc sans traitement de faveur pour la confession majoritaire hindoue.

Mais, depuis plus d’un siècle, il existe en Inde une conception de la nation beaucoup plus restrictive, portée par l’idéologie de l’hindutva (hindouité). Pour les tenants de ce courant, c’est la culture hindoue qui, seule, définit la nation indienne et son identité.

À ce nationalisme culturel, qui glorifie les valeurs, les croyances et les traditions de l’hindouisme, se combine une dimension ethnique. Car les penseurs de l’hindutva sacralisent le territoire indien et l’assimilent souvent au corps d’une déesse hindoue, Bharat Mata (la mère Inde). Dès lors, ceux qui sont nés et qui vivent en terre indienne sont, pour eux, des enfants de cette déesse-mère et, donc, nécessairement hindous.

Plus encore, ils constituent un groupe à part, qui vit dans un univers de sens spécifique, celui de l’hindouisme, et qui entretient un lien émotionnel et organique fort avec son territoire, formant ainsi une nation de facto. Une telle vision met, il va sans dire, les Indiens chrétiens et musulmans sur la sellette. Les idéologues de l’hindutva tendent d’ailleurs à les considérer comme des hindous dévoyés et attendent d’eux qu’ils s’assimilent à la culture hindoue et qu’ils révèrent les grands symboles de l’hindouisme.

Contrairement aux pères fondateurs qui, prenant acte de la pluralité indienne, ont adapté l’idée de nation et les institutions en conséquence, les idéologues de l’hindutva sont tenaillés par l’obsession de l’unité et de l’homogénéité. La diversité et la fragmentation propres à l’univers hindou constituent, pour eux, une grave faiblesse et expliqueraient les épisodes historiques récurrents – et traumatisants – d’invasions et d’assujettissements du sous-continent par des forces étrangères, musulmanes et britanniques notamment.

Le nationalisme hindou se veut donc foncièrement réformateur. Son ambition est de façonner un nouveau corps social hindou, mieux à même de se défendre, donc plus homogène et soudé, d’une part, et plus conscient et fier de son identité, d’autre part. Pour ce faire, les militants de l’hindutva propagent un hindouisme réformé – et pour bonne partie inventé –, car apuré de ses innombrables particularismes (en termes sectaire, territorial ou de caste) au profit d’un corpus de rites et de pratiques « standardisés » et présentés comme universels pour les fidèles.

Enfin, parce qu’ils veulent unifier les hindous, les idéologues de l’hindutva identifient des boucs émissaires, qu’ils dépeignent comme irréductiblement menaçants. Ce faisant, ils diabolisent les minorités dont la confession est jugée « non indienne », car née hors du sous-continent. Ce sont en l’occurrence, la chrétienté et l’islam qui sont ainsi stigmatisés.

Les militants de l’hindutva tiennent particulièrement rigueur aux musulmans, jugés responsables de tous les maux qui ont pu affecter les hindous de près ou de loin. Ils estiment par exemple que ce sont les conquêtes musulmanes du XIIIe siècle qui ont mis fin à l’âge d’or de la civilisation hindoue. Ils accusent les musulmans indiens d’être pro-pakistanais et s’insurgent contre le favoritisme dont ils auraient bénéficié durant les décennies de gouvernement congressiste.

La question du code civil constitue à ce titre un point de fixation, la loi personnelle hindoue ayant effectivement été réformée, alors que la minorité musulmane a pu conserver la charia comme source de droit. L’imposition d’un code civil uniforme constitue ainsi un grand objectif des militants de l’hindutva.

L’influence croissante des organisations du Sangh Parivar

Le retour au pouvoir du BJP et la victoire de Narendra Modi en 2014 ont notamment résulté du soutien du RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh). Cette
Association des volontaires de la nation n’est pas seulement l’organisation la plus importante de la mouvance nationaliste hindoue, c’est aussi son cœur idéologique. Créée en 1925, elle se définit comme culturelle. Elle s’appuie sur un groupe de cadres entièrement dévoués à sa cause qui propagent l’idéologie dans toute l’Inde et, au-delà, dans les réseaux de la diaspora.

Sur le terrain, le RSS dispose de cellules qui encadrent, à l’échelle du quartier ou du village, les activités physiques et idéologiques des militants. Il quadrille, de la sorte, une majeure partie du territoire indien. Ayant, de surcroît, essaimé dans de nombreux secteurs, il chapeaute un vaste réseau d’organisations spécialisées, qui interviennent dans les champs social, économique et religieux.

Cet ensemble d’organisations, appelé le Sangh Parivar (Famille des associations), n’a cessé de gagner en influence depuis les années 1980. Il compte, notamment, des syndicats de paysans et de travailleurs parmi les plus importants du pays, avec respectivement 1,7 million et 3,2 millions de membres. Il inclut aussi un puissant syndicat étudiant (3,2 millions de membres), ainsi qu’un réseau d’écoles (plus de 12 700 établissements, avec 150 000 enseignants pour plus de 3 millions d’enfants scolarisés).

Sa branche religieuse – le VHP (Vishwa Hindu Parishad, Association hindoue universelle) – constitue l’une des organisations les plus influentes du Sangh Parivar. C’est aussi celle qui affiche les tendances les plus extrémistes et violentes.

 

Le gouvernement Modi : carte blanche au militantisme nationaliste hindou

Les cinq années de gouvernement Modi (2014-2019) ont été marquées par un intense activisme nationaliste hindou. La liberté d’opinion et la propension au débat, si chères à la tradition intellectuelle indienne, ont fait les frais d’un chauvinisme culturel pro-hindou, aussi sourcilleux qu’intolérant. Ceux qui ont voulu dénoncer le gouvernement ou l’idéologie de l’hindutva ont fait l’objet d’intimidation, voire de représailles. Certains ont même été accusés de colporter des idées antinationales et menacés d’être inculpés pour comportement séditieux.

La transformation des institutions éducatives et culturelles a toujours constitué un objectif prioritaire de l’hindutva. Certaines institutions considérées comme proche du Parti du Congrès et parmi les plus prestigieuses du pays, telle l’université Jawaharlal-Nehru, ont vu leur direction confiée à des cadres du mouvement nationaliste hindou et/ou leurs budgets se réduire substantiellement.

Les cinq années du gouvernement Modi ont surtout conduit à une fragilisation de la situation des minorités. Profitant du retour au pouvoir du BJP, les groupes extrémistes du Sangh Parivar ont multiplié les campagnes de haine contre les musulmans. Celles-ci ont pris la forme de mouvements tels que « Ghar Wapsi », visant à reconvertir des musulmans à l’hindouisme sous prétexte qu’il s’agirait de leur religion d’origine, ou bien encore « Love Jihad », propageant la rumeur selon laquelle de jeunes musulmans cherchaient à séduire les femmes hindoues pour les convertir de force.

De même, les milices de protection de la vache ont intensifié leurs exactions contre des musulmans et des dalits (les hors castes) soupçonnés – souvent à tort – de consommer ou de trafiquer de la viande de cet animal sacré pour les hindous. Dans les États contrôlés par le BJP, elles ont commis de multiples lynchages, soit dans l’impunité, soit avec le soutien actif des autorités.

Au plus haut de l’appareil d’État, certains ministres ont publiquement fêté les protecteurs de la vache. Narendra Modi, de son côté, a condamné les exactions de façon ponctuelle. Dans le même temps, il n’a pas hésité à stigmatiser de manière à peine voilée la communauté musulmane dès lors que cela pouvait contribuer à la victoire du BJP dans des scrutins régionaux importants.

Les militants de l’hindutva ont instillé dans les esprits l’idée selon laquelle les hindous formaient le groupe majoritaire et qu’il leur revenait donc de définir la nation et de façonner les institutions selon leurs termes. Ce « majoritarisme », cautionnant la suprématie de la majorité, menace de renvoyer les minorités confessionnelles, tels les musulmans, à un statut de citoyens de second ordre et de faire de l’Inde une démocratie ethnique.

Par ailleurs, l’idéologie du nationalisme hindou semble s’être tellement diffusée dans le tissu social et politique que même le parti d’opposition, le Parti du Congrès, déploie ce que les observateurs qualifient d’« hindutva soft » par opposition à « l’hindutva dure » du Sangh Parivar. Son président, Rahul Gandhi (jusqu’en août 2019), par ailleurs arrière-petit fils de Jawaharlal Nehru, n’a pas hésité à multiplier les visites de temples et à exposer sa dévotion hindoue au grand jour pour contrer l’accusation portée par le BJP selon laquelle le Parti du Congrès ne se préoccupait que du sort des minorités.

Clairement, prendre le parti des minorités, notamment des musulmans, s’apparente aujourd’hui en Inde à une posture électorale sans avenir. Le sécularisme et le multiculturalisme privilégiés par les pères fondateurs s’en trouvent fragilisés comme jamais auparavant.