L’intégration : enjeux de connaissance et de politique

Le terme "intégration" est ambigu : il recouvre à la fois une politique publique concernant les immigrés et les différentes formes de participation - professionnelles, linguistiques, comportementales, civiques, etc. - de ces derniers à une société globale.

Par  Dominique Schnapper - Directrice d’études à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales)

15 minutes

Le terme d’intégration est ambigu parce qu’il appartient à la fois au langage politique et à celui de la sociologie. Le gouvernement français a comporté, au début des années 1990, un ministre de l’intégration (Kofi Yamgnane), il a compté sous la présidence de Nicolas Sarkozy un ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale, et du co-développement. En même temps, l’intégration est un concept central du Suicide de Durkheim depuis 1897 et son utilisation fait partie du fonds commun de tous les sociologues. Il importe donc d’éclairer le sens qu’on adopte.

S’agissant des migrants et de leurs descendants, les connotations du terme d’intégration sont devenues péjoratives. Les descendants des migrants sont unanimes à dénoncer radicalement la notion elle-même, dans la mesure où, la politique dite d’intégration leur étant plus particulièrement destinée, elle aboutirait à les singulariser, donc à les stigmatiser : "Vous voulez que je m’intègre à quoi ? C’est mon pays la France !". Les sociologues sont nombreux à avoir entendu, lors de leurs enquêtes, cette exclamation indignée qui traduit la confusion entre politique d’intégration et processus d’intégration et néglige le fait que l’une et l’autre ne concernent pas seulement les descendants de migrants mais la société dans son ensemble.

Politiques d’intégration et intégration

Il convient donc de distinguer les politiques d’intégration (au sens de policy, c’est-à-dire de l’ensemble des dispositions prises pour définir et appliquer une volonté politique) et le fait sociologique du processus d’intégration. Les premières sont adoptées par tous les gouvernements européens. L’intégration au sens sociologique est, elle, évidemment problématique, c’est-à-dire qu’elle doit être l’objet de la réflexion critique et de la connaissance par la recherche. Il ne faut pas confondre l’intégration comme résultat recherché ou proclamé des politiques publiques et l’intégration en tant que processus social susceptible, comme tout autre, d’avancées différentes selon les domaines, de décalages, de retournements, d’inventions de modalités nouvelles ou de contre-tendances.

L’immigration est un phénomène normal dans tous les sens de ce mot. S’agissant des populations qui ont vocation à s’installer durablement sur les terres d’immigration, en particulier celles qui viennent de pays plus pauvres et moins libres, il n’est qu’une politique envisageable, celle de l’intégration, c’est-à-dire une politique qui vise à leur donner les moyens de participer à la vie collective sur une base aussi égale que possible. La politique d’intégration n’est pas le produit d’un choix parmi d’autres, c’est une nécessité. Peut-on imaginer qu’on mène une politique d’exclusion ou de marginalisation ? C’est sur les modalités de cette politique qu’on peut légitimement s’interroger, non sur son sens ou son but.

Au cours des années 1980-1990, des débats passionnés ont eu lieu, autour de la notion de multiculturalisme, opposant ceux qui insistaient sur la priorité de l’intégration des populations de toutes origines et ceux qui entendaient redéfinir les relations entre des appartenances culturelles multiples et l’organisation politique. La politique française paraissait alors plus proche du modèle de l’ intégration (qualifié parfois d’intégrationniste) et celle de l’Allemagne – et surtout de la Grande-Bretagne – du modèle du multiculturalisme. Mais, dans les faits, les politiques ont été moins différentes que les débats ne le laissaient supposer. Tous les gouvernements de l’Europe, après des discussions plus ou moins houleuses et obscures sur le multiculturalisme, ont finalement adopté des politiques dites d’intégration. Ni en France, ni en Allemagne, ni en Grande-Bretagne, des droits collectifs n’ont été accordés à des groupes particuliers. La démocratie est fondée sur l’égalité de tous les citoyens. Dans la réalité des pratiques, la dynamique démocratique a conduit les Français, tenus pour les champions de la politique d’ intégration, à mettre en œuvre des politiques de facto de discrimination positive, même si elles sont justifiées par des arguments sociaux et non ethniques (politiques de la ville, politiques des zones d’éducation prioritaires - ZEP, par exemple). L’Allemagne a mené, de son côté, une politique d’intégration des populations d’origine étrangère, y compris par un nouveau droit de la nationalité adopté en 2000. Depuis 2001, la Grande-Bretagne, suivie par les Pays-Bas, a remis profondément en question sa politique de reconnaissance sociale (mais non juridique) des communautés de migrants.

Ces convergences n’en laissent pas moins subsister des spécificités dans les modalités de l’intégration. Comparés aux descendants des migrants en Angleterre et en Allemagne, par exemple, les enfants de migrants français sont les plus ignorants et les plus détachés de la culture d’origine de leurs parents, les plus totalement acculturés dans la langue et la culture locales, mais ce sont aussi ceux pour lesquels l’accès au monde du travail est le plus difficile. Leur scolarité est la plus longue et leur niveau de diplôme le plus élevé, mais leur intégration sociale, la plus problématique. De plus, dans la mesure où certains d’entre eux sont désocialisés et ne participent guère à la vie religieuse, ils ne bénéficient pas de la solidarité communautaire que connaissent, par exemple, les Pakistano-Britanniques, majoritairement rassemblés autour de leur mosquée, et dont les pratiques collectives sont organisées par des leaders reconnus par les pouvoirs locaux, ou même les Turcs d’Allemagne. Les liens communautaires, plus ou moins encouragés par la société "d’installation" en Grande-Bretagne et en Allemagne, sont, en tout cas à court terme, plus protecteurs que la politique d’intégration individuelle fondée sur l’école et l’emploi, propre à la tradition française.

Pourtant les exigences démocratiques et l’évolution de l’État providence conduisent tous les pays européens à mener une politique d’intégration qui s’attache à respecter les identités de chacun, tout en limitant leur expression collective dans l’espace public. Les politiques suivies par les différents gouvernements se sont rapprochées et les modèles d’intégration diffèrent désormais davantage par les discours qui les accompagnent que par les politiques effectivement appliquées par les gouvernements. Pourquoi cette relative convergence ?

Intégration des migrants et intégration de la société

Que nous apprend la recherche sociologique – de Durkheim à l’ensemble des travaux réalisés par les sociologues sur l’intégration des migrants aux États-Unis ? Si l’on tente un bilan nécessairement schématique d’un siècle de recherches, on peut dégager quelques résultats fondamentaux. Les processus de l’intégration varient selon les différents domaines de la vie collective (ou, dans un autre langage, selon ses "dimensions"). En particulier, on observe des décalages entre l’intégration culturelle des migrants et de leurs descendants, à savoir l’adoption des modèles culturels de la société d’installation, et l’intégration structurelle, à savoir la participation aux différentes instances de la vie collective, en particulier au marché du travail. L’intégration culturelle a toujours été plus rapide et plus facile que l’intégration structurelle. De cet écart entre l’une et l’autre naissent les frustrations des individus et leur ressentiment à l’égard de l’ordre social. L’intégration n’est pas un processus unique ou rectiligne, elle comporte des dimensions et des modalités différentes, impliquant des discordances entre ces divers moments. Par définition, personne n’est totalement intégré. Il n’existe donc pas d’intégration dans l’absolu – intégration à quoi, de quoi ? –, mais des dialectiques et des processus complexes d’intégration et de marginalisation ou d’exclusion. Toute organisation sociale, quel que soit son niveau – de la famille à l’entreprise ou à la nation –, implique par définition un processus d’intégration des uns et un processus d’exclusion ou de marginalisation des autres. Ce qu’il importe de comprendre, ce n’est pas l’intégration en tant que telle, mais bien plutôt ses divers processus et dimensions.

La notion d’intégration désigne en effet la manière dont les individus s’incorporent à la société globale via l’activité professionnelle, l’apprentissage des normes de consommation matérielle, l’adoption des comportements familiaux et culturels, les échanges avec les autres, la participation aux institutions communes. Dans ces diverses dimensions de la vie sociale, les modalités de l’intégration peuvent être décalées et même discordantes. Il faut souligner que le concept ne peut avoir d’utilité que s’il est pris dans le sens d’un mouvement : en effet, il ne désigne pas un état ou le résultat acquis de ce processus. De plus, il ne porte pas seulement sur les formes de participation de populations particulières à la société nationale, mais aussi sur l’évolution de cette dernière tout entière.

C’est pourquoi on ne peut se poser de questions sur l’intégration des migrants sans s’interroger sur l’intégration de la société dans son ensemble. Même s’il importe de ne pas négliger les caractéristiques des populations elles-mêmes, les difficultés et les contradictions objectives de leurs conditions de vie, mais aussi leur volonté et leur capacité de se construire une nouvelle existence, il faut souligner que le "problème des immigrés" ou le "problème de l’immigration" tel qu’il est perçu dans la vie publique, est d’abord celui de la société nationale elle-même, de sa capacité à intégrer toutes les populations, y compris les immigrés, et, plus généralement révèle la complexité du rapport que les nationaux entretiennent avec les "Autres".

L’intégration de la "démocratie providentielle"

Un certain nombre de caractéristiques de la société démocratique rendent aujourd'hui l’intégration des immigrés et de leurs descendants plus difficile que par le passé : ainsi, nombre de choix collectifs ont été faits au profit du secteur public aux dépens du privé – en France par exemple –, au profit des plus âgés aux dépens des jeunes – dans toutes les démocraties. Ces choix défavorisent doublement les descendants de migrants. L’État-providence est devenu moins "assuranciel" et plus "assistanciel", alors même que l’assistance tend à consacrer l’échec de ses bénéficiaires et à les installer dans le statut de victimes. La ségrégation spatiale renforce les effets de la marginalisation professionnelle et la dévalorisation de certaines origines ethniques. Le système politique donne peu d’occasion aux descendants d’immigrés de participer à la vie publique. L’affaiblissement du patriotisme et le laxisme des mœurs pèsent sur les processus d’intégration des populations d’origine étrangère.

Les valeurs de la "démocratie providentielle" ne favorisent pas l’intégration des descendants de migrants. La critique radicale des institutions se porte de manière privilégiée sur toutes les instances politiques, en particulier sur celles chargées au premier chef de l’intégration stato-nationale, tels l’école, l’armée, la justice. Ni à l’école, ni même face à la justice, l’autorité n’est respectée en tant que telle, elle doit se conquérir. De plus, le pouvoir de contrôle s’affaiblit : l’État central et centralisateur, aujourd’hui éclaté, intervenant dans trop de domaines, assure mal la régulation des acteurs qui agissent en son nom.

La critique des institutions politiques se conjugue avec les effets sociaux de la situation économique et la fin d’une organisation qui garantissait le plein emploi. De plus, la dés-institutionnalisation des relations familiales et l’affaiblissement des solidarités obligées entre les membres de la famille entraînent l’amenuisement du lien social. Le chômage remet en question le statut de l’individu dans la société mais aussi à l’intérieur du groupe familial : de son fait, les liens conjugaux et même filiaux peuvent se distendre, voire se rompre. La menace d’exclusion est étroitement liée à la solitude. Plus de la moitié des allocataires de revenus minima n’ont pas de lien familial.

L’individualisme n’est pas, par lui-même, contraire à l’intégration sociale. Ce qu’on appelle couramment la "crise du lien social" autorise le déploiement de libertés nouvelles. Mais s’" inventer soi-même" continuellement, choisir ses ancêtres, son identité, ses références, ses amis, ses amours et sa morale n’est pas une capacité universellement répartie. Elle concerne essentiellement les classes moyennes. Les plus pauvres ou les plus humiliés, qu’il s’agisse des ouvriers, des assistés ou de certains descendants de migrants, ne disposent pas d’une telle liberté. L’individualisme a pour effet pervers de favoriser l’adaptation aux normes de la société d’installation de ceux qui ont hérité d’une socialisation familiale forte. Les institutions sociales puissantes et jouissant d’une réputation avérée, de l’école à l’État, promeuvent et protègent les faibles ; lorsqu’elles sont contestées, elles laissent à la socialisation par la famille et à l’héritage familial, économique et culturel, un rôle primordial qui tend à accentuer les inégalités sociales liées au milieu de naissance.

Les populations migrantes sont les premières victimes de ces nouvelles modalités de l'intégration sociale. Dépourvues de capital hérité – économique, culturel, relationnel –, elles sont particulièrement éprouvées par le laxisme des mœurs, contraire à la conception traditionnelle de l’intégration sociale et des rapports entre les sexes et les membres de la famille. L’indistinction à laquelle tend le monde démocratique constitue donc un choc pour les héritiers des cultures traditionnelles. La liberté sexuelle, la multiplication du nombre de familles monoparentales et d’enfants nés hors mariage, la discussion autour des unions homosexuelles constituent autant de faits qui heurtent des populations dont les traditions étaient organisées autour des valeurs familiales. Toute notion de limite, d’interdit et de morale leur semble avoir disparu. Or, on observe chez tous les migrants un repli sur la sphère et les valeurs de la famille. C’est à travers elles qu’ils maintiennent des éléments culturels donnant un sens à leur existence, alors qu’ils sont confrontés au choc de la transplantation et à la rupture des autres liens sociaux.

Face à cette situation, la réaction des migrants peut être de deux ordres, également préjudiciables à la socialisation de leurs enfants : soit le renoncement à toute référence, entraînant la rupture des liens familiaux et la désocialisation, soit un repli pathologique sur une tradition décontextualisée. Les enfants élevés par des parents dont les repères moraux ont été bousculés risquent, à leur tour, soit d’abandonner toute référence en sombrant dans la désocialisation, soit de céder à un traditionalisme exacerbé et inutile, dont le machisme brutal régnant dans les quartiers défavorisés est un signe. Même si ces réactions extrêmes sont, sans doute, minoritaires, et si beaucoup de familles immigrées font preuve d’une grande capacité d’adaptation, elles n’en constituent pas moins l’un des éléments révélateurs de la non-socialisation de certains des enfants de migrants.

Si l’intégration des immigrés n’est pas séparable de la société dans son ensemble, la politique d’intégration ne connaîtra de succès que si la société démocratique se montre capable de se réformer et, en même temps, d’affirmer ses valeurs, sans céder à la démagogie. Son aptitude à intégrer les migrants et leurs descendants reflète ses tensions internes et interroge ses capacités à intégrer réellement tous ses membres, qu’ils soient ou non descendants de migrants.

Bibliographie

Émile Durkheim, Le suicide. Etude de sociologie, Paris, Alcan, 1897, nouvelle édition, PUF, « Quadrige », 2007.
Friedrich Heckmann, Dominique Schnapper (ed.), The Integration of Immigrants in European Societies. National Differences and Trends of Convergence, Stuttgart, Lucius & Lucius, 2003.
Dominique Schnapper, Qu’est-ce que l’intégration ?, Paris, Gallimard, « folio », 2007.
Dominique Schnapper, La démocratie providentielle, Paris, Gallimard, « nrf/essais », 2002.
Dominique Schnapper, « L’échec du modèle républicain » ? Réflexion d’une sociologue », Annales. Histoire, Sciences sociales, juillet-août 2006, pp. 759-776.