Crainte du déclassement : la fin de l’ascenseur social ?

Le débat sur la "panne" de l'ascenseur social apparaît dans les années 1990. Après la période des Trente Glorieuses, un sentiment d'inégalités croissantes et de ralentissement de la mobilité ascendante se diffuse, notamment au sein de la classe moyenne qui craint un déclassement social.

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Alors que, tout au long des Trente Glorieuses, les catégories moyennes et supérieures du salariat se développaient au détriment des catégories populaires, cette tendance s’est ralentie depuis les années 1980. La tertiarisation de l’économie se poursuit, mais les emplois qui se développent au détriment des postes d’ouvriers sont pour une grande part d’entre eux non qualifiés. Les perspectives d'ascension sociale se dégradent pour les jeunes générations qui sont exposées à un double risque de déclassement par rapport à la situation sociale de leurs parents et par rapport à leur niveau d'études.

Comment définir le déclassement ?

Parfois dénommé mobilité sociale descendante, le déclassement désigne en sociologie le fait de descendre l’échelle sociale, c'est-à-dire de dériver vers un rang social inférieur au milieu dont on est issu.

Dans l’ouvrage Social Mobility (1927), Pitirim Sorokin envisage plusieurs dimensions à prendre en compte pour analyser le statut social d’un individu : sa catégorie professionnelle, sa participation au pouvoir politique et son accès aux richesses économiques. Mais d’autres enjeux comme l'origine ethnique, la religion ou encore le sexe d'un individu peuvent également influencer sa position dans la société.

Le déclassement n’est pas qu’une mobilité descendante en termes de classe. Il s’apparente à une baisse de statut qui implique davantage de facteurs, et apparaît dans diverses situations telles que :

  • l’embauche à un niveau de qualification inférieur à celui espéré ;
  • la reconversion professionnelle dans un secteur d’activité différent ;
  • le chômage contraint.

Susceptible d’affecter un individu ou un groupe d'individus, le déclassement est généralement associé à un ressenti négatif. Et, au-delà des trajectoires individuelles, il est perçu comme un phénomène collectif, générationnel, éprouvé particulièrement par les jeunes adultes dont l’emploi n’est pas en adéquation avec le niveau de formation.

Quelques penseurs du déclassement

En 2016, le sociologue Louis Chauvel publie l’ouvrage La spirale du déclassement. Essai sur la société des illusions, dans lequel il s’intéresse à la panne de la mobilité sociale et à son impact sur les classes moyennes. S’attaquant aux promesses de croissance économique et sociale infinie comme autant d’illusions des Trente Glorieuses, il identifie les nouveaux défis de la société face à l’effondrement du rêve des "civilisations de classes moyennes" décrites par Alexandre Koyré.

Pour Louis Chauvel, le déclassement générationnel s’explique par sept piliers qui se délitent : le salariat stable, la société d’abondance, les protections de l’État-providence, la démocratisation scolaire, la croyance dans le progrès (social, scientifique et humain), la centralité politique des classes moyennes et la démocratie représentative.

Selon Dominique Goux et Éric Maurin, le déclassement serait toutefois moins une réalité qu’une peur des classes moyennes, presque une fiction. Dans La peur du déclassement. Une sociologie des récessions (2009), Éric Maurin conteste le phénomène de paupérisation générationnel souligné par Louis Chauvel. Pour Éric Maurin, il faut surtout questionner les liens entre réalité et sentiment du déclassement, la crainte de la mobilité descendante s’avérant encore plus néfaste pour l’économie française que son existence réelle.

 

 

Quelles sont les causes du déclassement ?

Ce phénomène s’explique essentiellement par :

  • des inégalités de revenu croissantes et une pauvreté en hausse à l’échelle mondiale depuis la crise financière de 2008 ;
  • le ralentissement de la croissance économique au niveau national comme européen ;
  • la globalisation du marché du travail et ses conséquences en termes de sélectivité et de hiérarchisation, qui complexifient l'insertion professionnelle et laissent de côté les profils en inadéquation avec les besoins des entreprises ;
  • le décrochage scolaire, directement lié au déclassement des jeunes adultes.

Un phénomène multi-niveau

Les dynamiques du déclassement mêlent plusieurs niveaux de considération :

  • au niveau intergénérationnel, les nouvelles générations ont un pouvoir d’achat inférieur à celui de leurs parents, voire de leurs grands-parents. Alors que les baby-boomers (nés au cours des deux décennies suivant la Seconde Guerre mondiale) ont bénéficié de la massification scolaire et de l’essor des emplois qualifiés, leurs enfants doivent être mieux diplômés pour prétendre à une position sociale comparable à celles de leurs aînés ;
  • au niveau intragénérationnel, donc au sein d’une même génération, le déclassement ne touche pas toutes les classes sociales de la même manière comme le montre une étude publiée par France Stratégie en 2018. Même si le diplôme joue un rôle central dans le processus d’embauche, les décalages entre niveaux de formation et d’insertion professionnelle mettent en valeur le poids du patrimoine et du capital social hérité dans les modalités d’insertion sur le marché du travail ;
  • au niveau individuel, le déclassement se traduit par l’inadéquation entre formations et débouchés professionnels.

Les classes moyennes et inférieures les plus touchées

En France, les personnes faisant partie du quintile inférieur de revenu, c’est-à-dire les 20% de la population ayant les revenus les plus bas, paraissent les moins susceptibles de s’élever économiquement.

Selon les chiffres fournis en 2018 par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui constitue l’une des principales banques de données permettant de mesurer le déclassement, 64% de ces personnes resteraient bloquées en bas de l'échelle. En économie, on parle de plancher adhérent pour décrire ce phénomène, tandis que l'immobilité de certains au sommet est désignée sous le terme de plafond adhérent.

Quels horizons ?

Un phénomène d’envergure mondiale ?

La crainte du déclassement n’est pas spécifique à la France. D’après les conclusions d'un rapport de l’OCDE en 2019, ce phénomène concernerait les classes moyennes basses de l’ensemble des pays développés.

S’il existe une spécificité française, elle réside dans la corrélation entre mobilité sociale et système éducatif, comme l’ont souligné en 2018 Mattéo Godin et Jean Hindriks dans un article de la revue Économie et statistique :

"La mobilité sociale d'un système scolaire est étroitement liée à l'inégalité scolaire entre élèves et entre écoles. Les pays comme la Belgique ou la France avec une forte inégalité scolaire sont aussi caractérisés par une faible mobilité sociale à l'école."

Une dévalorisation des diplômes ?

L’école a été longtemps perçue comme un moyen de s’élever socialement, notamment en lien avec l’imaginaire méritocratique hérité de la IIIe République. À une époque où les diplômes étaient rares, l’école assurait un avenir à certains enfants issus de milieux défavorisés.

Avec une augmentation de 75% du nombre de diplômés bac+5 en France entre 2000 et 2012, l’adéquation entre le diplôme et l’emploi est devenue moins certaine.

Réalisées périodiquement par l'Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), les enquêtes "Formation et qualification professionnelle (FQP)" permettent d’étudier l’évolution du rendement des diplômes et l’efficacité du système éducatif. Il ressort des données recueillies en 1977, 1985, 1993, 2003 et de la dernière enquête FQP portant sur 2014-2015, que la mobilité sociale française est faible et que les inégalités perdurent.

 

Le déclassement comme argument politique ?

À la concurrence entre ceux qui voulaient s’élever socialement se substitue maintenant l’hostilité de ceux qui craignent d’être déchus de leur rang. Ainsi, l’idéologie des mouvements d’extrême droite est souvent marquée par la peur du déclassement, la crainte de se retrouver dans une précarité assimilée à celle de certains étrangers. De plus, ces mouvements se nourrissent généralement de l’angoisse liée à la mise en concurrence des travailleurs sur un marché de l’emploi de plus en plus mondialisé.

Dans un autre registre, Louis Chauvel considère que le mouvement des Gilets jaunes trouve ses origines dans la "panne de l’ascenseur social" et le mécontentement suscité par la fracture sociale qui en découle. Composées essentiellement des classes moyennes basses situées au-delà des seuils où l’aide sociale est significative, ces populations, qui luttent pour le maintien de leur statut, demeureraient toutefois trop désavantagées pour espérer une forme d’ascension.

En 2019, l’étude économique de l’OCDE sur la France et son rapport L’ascenseur social en panne ? mettent en avant une série de recommandations pour une croissance plus inclusive :

  • réduire les écarts scolaires entre enfants issus de milieux socio-économiques différents 
  • accompagner les chômeurs de longue durée et les jeunes actifs, dans le prolongement en particulier de la Garantie jeunes et du Plan d’investissement dans les compétences 
  • réguler les inégalités territoriales 
  • renforcer les liens entre monde professionnel et monde éducatif pour valoriser professionnellement les compétences acquises de façon académique.