Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances, avec BFM Business le 4 mars 2020, sur l'impact économique de l'épidémie de COViD-19 .

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Texte intégral

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Nous recevons Bruno LE MAIRE, le Ministre de l'Economie. C'est à vous, Hedwige CHEVRILLON.

HEDWIGE CHEVRILLON
Bonjour Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Hedwige CHEVRILLON.

HEDWIGE CHEVRILLON
Merci d'être là, Ministre de l'Economie et des Finances. C'est important surtout, on va le voir dans un instant. Vous avez déclaré hier l'état d'urgence économique et annoncé que vous ferez tout pour soutenir les entreprises. On va y revenir largement, mais peut-être d'abord la réponse au niveau mondial, international. Hier s'est tenue une réunion téléphonique du G7-Finances. Vous avez décidé d'agir, d'agir de façon coordonnée. Mais on voit bien que déjà aux Etats-Unis la FED hier a baissé ses taux d'une manière surprise. C'est la première fois depuis 2008 dans ces conditions. Et que ç'a été un peu une sorte de coup d'épée dans l'eau malgré une frappe de choc. On peut dire ça comme ça. Comment vous interprétez cette décision de la FED ? Et est-ce que ça veut dire qu'il faut une réponse rapide des pays du G7 et de la France ?

BRUNO LE MAIRE
Je pense qu'il faut être prêt à une réponse rapide, mais la réponse aujourd'hui est d'abord nationale. Ma première pensée, elle va à tous les entrepreneurs qui s'inquiètent, à tous les secteurs qui sont directement touchés : l'hôtellerie, la restauration, l'événementiel, les traiteurs restaurateurs qui n'ont plus une seule commande aujourd'hui. Ça, c'est notre responsabilité nationale. Là, c'est à nous de prendre les mesures que nous avons déjà prises de soutien à la trésorerie, sur la fiscalité, sur les charges sociales, sur le temps partiel pour soutenir les entrepreneurs et les entreprises. Ça, c'est le niveau national. Après au niveau international, la FED a pris sa décision. Moi, je considère que la meilleure arme aujourd'hui, ce n'est pas la politique monétaire. Les taux sont déjà très bas, c'est vrai en particulier pour la Banque centrale européenne. Les taux d'intérêt sont négatifs. Donc les marges de manoeuvre de la politique monétaire sont limitées. Je pense en revanche que la Banque centrale européenne, elle prendra ses décisions de manière indépendante. Elle a des instruments pour soutenir les entreprises, les PME quand elles se financent auprès des banques. C'est plutôt ces instruments-là qui me paraissent utiles plutôt que jouer sur les taux d'intérêt qui sont déjà très bas voire négatifs. Puis l'autre instrument dont nous disposons, et je suis content qu'il figure dans le communiqué du G7 et j'espère qu'il figurera dans le communiqué des ministres des Finances de la zone euro dans quelques heures, c'est l'instrument budgétaire. Il faut que nous soyons prêts si on voit qu'il y a besoin de dépenses budgétaires supplémentaires pour relancer la croissance, soutenir l'activité, il faut que nous soyons prêts à utiliser cet instrument budgétaire qui aujourd'hui nous paraît plus efficace que l'instrument monétaire.

HEDWIGE CHEVRILLON
Mais malgré ses finances publiques, la France est donc prête à mettre en oeuvre un plan de soutien voire un plan de relance.

BRUNO LE MAIRE
Il y a des dépenses budgétaires qui vont résulter des mesures que nous prenons. Quel est l'essentiel ? L'essentiel, c'est que l'activité économique française puisse redémarrer le plus fort possible, le plus vite possible. C'est ça ma responsabilité de Ministre de l'Economie et des Finances. C'est de soutenir les entreprises au quotidien, activer la cellule de veille économique pour s'assurer de la continuité économique, s'assurer qu'on apporte une réponse heure par heure au quotidien à toutes les entreprises qui se posent des questions. Et c'est anticiper sur la fin de l'année pour se dire, quand on sera sorti de cette crise sanitaire, qu'on puisse redémarrer vite et fort. C'est ça notre responsabilité.

HEDWIGE CHEVRILLON
Mais ça veut dire quoi concrètement ? Si on prend l'exemple de l'Italie, il y a 3,3 milliards, 3,4 milliards qui ont déjà été mis sur la table. Vous êtes prêts à mettre de l'argent sur la table pour soutenir les entreprises et soutenir la croissance française.

BRUNO LE MAIRE
Je ne le présenterai pas comme ça. L'Italie a fait un choix un peu différent. Je dirais simplement si à un moment donné, il y a un étalement fiscal, un étalement social, un dégrèvement fiscal à faire parce qu'il y a une entreprise qui est menacée… Prenez un exemple très concret : vous avez une entreprise qui fait de l'événementiel, qui fait de l'activité de traiteur. Elle avait dix, quinze, vingt contrats, vingt devis qui tombaient chaque jour. Elle n'en a plus qu'un seul. Elle a deux, trois mois de trésorerie, l'épidémie se prolonge. Il ne faut pas laisser cette entreprise disparaître. Il faut pouvoir lui offrir des solutions qui auront un coût budgétaire. Et je pense que ce qui est responsable, c'est de permettre à cette entreprise de continuer à se développer, à passer ce moment difficile et l'Etat doit être là pour cela.

HEDWIGE CHEVRILLON
Mais Bruno LE MAIRE, on sait qu'au moment des Gilets jaunes, il y a quinze milliards voire dix-sept milliards qui ont été mis sur la table pour les Français, pour le pouvoir d'achat.

BRUNO LE MAIRE
C'est très différent.

HEDWIGE CHEVRILLON
Oui, oui. Ma question est : est-ce qu'il faut mettre aussi, je ne sais pas si c'est un tel montant bien sûr, pour booster l'économie française ?

BRUNO LE MAIRE
Non, je vais vous répondre très clairement, Hedwige CHEVRILLON, ce n'est pas le sujet aujourd'hui.

HEDWIGE CHEVRILLON
OK.

BRUNO LE MAIRE
Le sujet aujourd'hui, c'est des entreprises qui sont menacées de disparition, des hôteliers qui sont inquiets. Je voyais à Lourdes ou à Tarbes aujourd'hui vingt mille nuitées en moins. Des hôteliers qui voient le nombre de nuitées qui baisse. Certains secteurs d'activités comme le transport aérien, comme les services à la personne. Les services à la personne sont très directement touchés parce qu'aujourd'hui les contacts sont moins fréquents, ils sont plus difficiles. Ça remplit les gens d'inquiétude donc les services à la personne sont touchés. Moi je veux pouvoir dire à ces secteurs : vous avez une difficulté, nous sommes là pour vous aider et pour vous aider à passer ce moment difficile.

HEDWIGE CHEVRILLON
Donc on est bien d'accord, ce n'est pas un plan de relance, c'est plus un plan de soutien

BRUNO LE MAIRE
Ce n'est pas un plan de relance, c'est un plan de soutien aux entreprises.

HEDWIGE CHEVRILLON
Oui. En même temps, on le voit bien, vous avez parlé du G7, il y a la réunion tout à l'heure à laquelle vous participez sur la zone euro. On voit bien qu'il y a quand même un besoin de coordination internationale voire européenne. Ce que vous nous annoncez là, c'est plutôt des mesures nationales.

BRUNO LE MAIRE
Il faut aussi cette coordination européenne. C'est-à-dire qu'à un moment donné, si on voit que l'activité économique faiblit vraiment, ça c'est le deuxième temps mais nous n'y sommes pas aujourd'hui. Et je pense qu'il est très important de respecter aussi le calendrier et d'agir en fonction de ce que nous constatons réellement. Pas en fonction des rumeurs ou des "on dit", mais en fonction de ce que nous constatons réellement. Ce que je constate aujourd'hui à l'heure où je vous parle, c'est que beaucoup de secteurs économiques sont touchés, inquiets ; il faut les soutenir. Demain nous aurons peut-être une détérioration de la situation si jamais l'épidémie se prolonge dans le temps. Et peut-être qu'il faudra, au niveau de la zone euro là pour le coup, prendre des mesures de relance économique pour qu'il y ait plus de croissance et que nous n'ayons pas une situation de croissance qui se détériore durablement dans la zone euro. Et ce que je souhaite, c'est qu'aujourd'hui les dix-neuf ministres des Finances de la zone euro s'entendent pour dire : si à un moment donné dans cette crise, nous nous apercevons que la croissance est durablement et significativement touchée, nous sommes prêts à employer tous les instruments y compris l'instrument budgétaire. Et c'est vrai que le débat, il porte là-dessus : est-ce qu'on met sur la table ou non l'instrument budgétaire ? Moi je souhaite que nous mettions sur la table la possibilité de recourir à cet instrument budgétaire, si nous nous apercevions d'ici quelques semaines que la croissance de la zone euro est vraiment durement touchée.

HEDWIGE CHEVRILLON
D'accord. Donc c'est dans un deuxième temps et on n'y est pas, Bruno LE MAIRE. C'est ce que vous nous dites.

BRUNO LE MAIRE
Il faut s'y préparer.

HEDWIGE CHEVRILLON
Il faut s'y préparer.

BRUNO LE MAIRE
La responsabilité politique, c'est d'agir immédiatement et c'est surtout de préparer ce qui peut arriver d'ici quelques semaines.

HEDWIGE CHEVRILLON
Et il faut garder la tête froide comme l'a dit ici même le gouverneur de la Banque de France François VILLEROY DE GALHAU.

BRUNO LE MAIRE
Il a parfaitement raison. Garder beaucoup de sang-froid, beaucoup de sens des responsabilités, surtout n'agir que sur la base d'informations étayées et solides.

HEDWIGE CHEVRILLON
L'impact justement sur la croissance française, parce qu'on sait qu'elle était prévue de 1,3%. Vous avez déjà annoncé chez nos confrères de BFMTV que l'impact du coronavirus serait de l'ordre de 0,1%. Il s'est passé beaucoup de choses depuis. On voit bien qu'il y a vraiment une expansion de cette épidémie du coronavirus. Aujourd'hui l'OCDE dit : moins 0,4 pour la France d'impact. Vous, vous dites quoi ?

BRUNO LE MAIRE
Je ne donne aucun chiffre.

HEDWIGE CHEVRILLON
Pourquoi ?

BRUNO LE MAIRE
Parce que je n'ai pas d'éléments à ma disposition de remontées de l'activité des entreprises, entreprises industrielles, de la consommation qui me permettent au moment où je vous parle de vous donner des chiffres consolidés. Et je ne donnerai pas de chiffres nouveaux tant que je n'aurais pas des informations consolidées.

HEDWIGE CHEVRILLON
Mais ça sera plus que 0,1%, on le voit bien.

BRUNO LE MAIRE
Ce sera plus. Ce sera plus que 0,1 mais je ne confirme pas les chiffres de l'OCDE tant que je n'ai pas des informations de l'INSEE, du Trésor, de la Direction générale des entreprises qui soient à ma disposition. Je verrai tout à l'heure un certain nombre d'économistes, et je les remercie de venir m'éclairer sur la situation actuelle et qu'ils me donnent leur regard sur la situation actuelle, pour que nous partagions ensemble nos informations et les réponses qui leur paraîtraient les plus adéquates. On a une école d'économie française qui est d'une qualité mondiale.

HEDWIGE CHEVRILLON
Oui. On les connaît bien ici sur BFM Business. Ils viennent souvent.

BRUNO LE MAIRE
Je veux m'appuyer sur eux pour qu'on réfléchisse ensemble à une meilleure façon de sortir de la situation actuelle. Mais je ne donnerai pas de chiffres sur la croissance parce que je pense que c'est prématuré.

HEDWIGE CHEVRILLON
Mais en tous les cas, ça sera plus que 0,1.

BRUNO LE MAIRE
Ce sera plus que 0,1. Quand je vois les réunions que j'ai enchaînées depuis plus jours avec tous les secteurs qui sont touchés, ce sera plus que 0,1.

HEDWIGE CHEVRILLON
Est-ce qu'on peut dire qu'on est en train de franchir le pic de cette épidémie de coronavirus et de l'impact économique ? Quand on regarde ce qui se passe en Chine…

BRUNO LE MAIRE
Je vais être très sincère avec vous, je suis incapable de vous répondre. Ma responsabilité n'est pas de faire Madame Irma en vous disant : "Voilà ce qui va se passer", c'est d'être prêt. Prêt à répondre tout de suite, fortement, sans barguigner pour que les entreprises puissent passer ce moment difficile en particulier les PME. Quand je décide de classer le coronavirus comme un cas de force majeure, c'est un élément puissant pour que les entreprises puissent faire leur contrat avec du retard sans qu'il y ait de pénalités. Moi je comprends qu'une entreprise qui, tout d'un coup, a cinq, six salariés en moins ou qui s'approvisionne en produits qui ne sont plus disponibles, elle a du retard dans l'exécution de son contrat. Il ne faut pas qu'elle ait de pénalités. Ça, c'est ma première responsabilité. La deuxième, c'est de me dire : il faut qu'au moment où nous sortirons de la crise, que je ne connais pas et que je ne peux pas connaître, nous serons prêts et tous les instruments seront sur la table pour relancer puissamment la croissance en France et la croissance dans la zone euro.

HEDWIGE CHEVRILLON
C'est une situation un peu inédite pour un politique.

BRUNO LE MAIRE
C'est une situation totalement inédite mais ça ne change rien à une méthode de gouvernement qui doit reposer sur beaucoup de sang-froid, beaucoup de détermination et beaucoup de coordination entre les acteurs économiques et financiers concernés.

HEDWIGE CHEVRILLON
Si je puis me permettre, hier vous avez piqué un peu un coup de gueule sur les réseaux sociaux contre la flambée – ce n'est même plus une augmentation - des prix des fameux gels hydro-alcooliques et des masques. Vous avez dit : "C'est inacceptable." Qu'est-ce que vous pouvez faire ?

BRUNO LE MAIRE
Sur les masques, le président de la République a annoncé leur réquisition hier. Et sur les gels hydro-alcooliques, je vous annonce que nous prendrons aujourd'hui le décret d'encadrement des prix des gels hydro-alcooliques. J'ai demandé à la DGCCRF de faire le point, la Direction générale de la consommation et de la répression des fraudes. Qu'est-ce qui ressort des premières enquêtes ? D'abord c'est qu'il y a un manque de disponibilité des produits. Je voudrais juste dire à nos téléspectateurs que se laver les mains avec du savon, c'est tout aussi efficace et que le gel, c'est uniquement quand il n'y a pas d'eau et pas de savon qui sont disponibles. En deuxième lieu, il y a effectivement des cas isolés où des prix inacceptables ont été pratiqués. Donc il faut prendre cette décision d'encadrement du prix des gels hydro-alcooliques, elle sera prise dans la journée. Je proposerai le décret au Premier ministre d'ici quelques heures. Puis ensuite, j'en appelle là aussi au sens des responsabilités de chacun. Cette crise, nous arriverons à la passer de la meilleure manière possible si nous sommes tous solidaires.

HEDWIGE CHEVRILLON
Peut-être juste un instant sur les mesures de soutien aux entreprises. Vous avez dit donc que vous activez la clause de force majeure, ça c'est un point important, les mesures de soutien, les annulations des pénalités pour les entreprises.

BRUNO LE MAIRE
Ça, c'est un point fondamental.

HEDWIGE CHEVRILLON
Fondamental.

BRUNO LE MAIRE
Parce que pour beaucoup d'entreprises, je pense aux entreprises du bâtiment et des travaux publics…

HEDWIGE CHEVRILLON
Les pénalités de retard.

BRUNO LE MAIRE
Qui s'alimentent en produits et matières premières qui viennent de Chine, les produits ne sont pas disponibles. Elles prennent trois jours, une semaine, quinze jours de retard : il ne doit y avoir aucune pénalité. J'ai demandé aux collectivités locales d'appliquer le même principe. J'ai vu hier le président du MEDEF et le président de la CPME pour leur demander de passer aux filières économiques privées le même message qu'un grand donneur d'ordres qui attend la réalisation d'un contrat par son sous-traitant, si le sous-traitant on n'est pas à l'heure pour toutes sortes de raisons liées au coronavirus, il ne faut pas qu'il ait de pénalités.

HEDWIGE CHEVRILLON
Cofinancement du chômage partiel, l'Etat est prêt aussi à soutenir les entreprises ?

BRUNO LE MAIRE
L'Etat est prêt à soutenir les entreprises, il l'a déjà fait. Je peux vous dire qu'il y a cent soixante-cinq entreprises qui ont déjà demandé du chômage partiel. Ça représente une dépense, avec Muriel PENICAUD, de sept millions d'euros, un peu plus de sept millions d'euros, et nous verrons si le dispositif monte en puissance dans les jours et les semaines qui viennent. Nous répondrons présents là aussi sur ce dispositif.

HEDWIGE CHEVRILLON
Bruno LE MAIRE, il y a des dossiers industriels aussi importants. Vous êtes ministre de l'Economie, ministre des Finances mais aussi de l'Economie. On va y revenir. Juste hier je recevais Nicolas DUFOURCQ de BPIFRANCE justement qui met en place ces mesures de soutien que vous avez annoncées.

BRUNO LE MAIRE
Ils participent totalement. Je tiens à remercier la BPI parce qu'elle participe totalement, notamment en garantissant les prêts pour les PME. Une PME qui va dans une banque, on lui dit : "Désolé, votre activité n'est pas flambante, il n'y a pas de prêt disponible." La BPI se porte garant à hauteur de 70% au lieu de 40 % normalement.

HEDWIGE CHEVRILLON
Absolument, il nous a expliqué ça. Et il a dit aussi quelque chose d'intéressant sur ce fameux fonds Lac d'argent, ce fonds d'investissement qui est là pour investir dans les entreprises françaises. Il a dit : « On va dégainer extrêmement vite parce qu'avec la chute des cours, avec des secteurs qui sont très touchés, il y a des fleurons français qui sont visés. » Est-ce que vous êtes inquiet sur effectivement l'"OPAbilité" de certains fleurons français avec la chute des cours que nous observons ?

BRUNO LE MAIRE
Inquiet, non, mais déterminé.

HEDWIGE CHEVRILLON
Et la marge est où ? La différence est où ?

BRUNO LE MAIRE
Le président de la Banque publique d'investissement a raison. La différence, c'est que plutôt que de m'inquiéter, je prends des décisions. Je pense que c'est plus efficace pour effectivement protéger nos entreprises et leur permettre de se développer. Nous avons besoin d'avoir un fonds d'investissement…

HEDWIGE CHEVRILLON
Mais là, est-ce qu'il y a une fragilisation ? Est-ce qu'en ce moment avec ce qui se passe sur les marchés financiers…

BRUNO LE MAIRE
Toutes les difficultés économiques et toutes des difficultés sur les marchés peuvent fragiliser notamment en termes d'investissement et de financement un certain nombre d'entreprises, y compris les plus grandes entreprises. Et le fonds d'investissement que nous avons décidé de créer avec la BPI, c'est un instrument très puissant pour répondre à cette situation-là. Quatre milliards d'euros que vous pouvez aller investir dans ces grandes entreprises pour qu'elles puissent se développer et qu'elles ne deviennent pas la proie facile d'investisseurs qui n'ont pas forcément de bonnes intentions.

HEDWIGE CHEVRILLON
D'accord, donc là c'est dit. Sur RENAULT, est-ce que vous êtes très inquiet sur la situation financière de RENAULT ? Est-ce que l'Etat est prêt à éventuellement venir en soutien de RENAULT si besoin est ? RENAULT qui a, du reste, annoncé qu'il pourrait fermer des usines en France.

BRUNO LE MAIRE
Est-ce que RENAULT est dans une passe difficile ? Oui. Je ne vais pas vous dire le contraire, c'est la réalité et les marchés le voient et je connais aussi l'inquiétude des salariés. Est-ce que RENAULT a tout pour rebondir et redevenir un fleuron industriel automobile de classe mondiale ? La réponse est trois fois oui et je suis convaincu qu'ils vont y arriver. Et je veux le dire aux salariés qui nous écoutent, qui sont inquiets dans un certain nombre de sites, que ce soit à Dieppe, à Sandouville ou ailleurs : nous surveillons jour après jour la situation. J'ai reçu le président de l'Alliance, Jean-Dominique SENARD, qui fait un excellent travail à la tête de l'Alliance. Nous regarderons quels sont les sites qui peuvent être concernés et nous veillerons à ce que l'emploi soit le plus préservé possible.

HEDWIGE CHEVRILLON
Et donc il pourra y avoir des fermetures d'usines de RENAULT sur le sol français.

BRUNO LE MAIRE
Je ne veux confirmer aucune information de cet ordre-là. J'attends de voir ce que me proposera le président de l'Alliance et je lui ai déjà indiqué que nous serions très vigilants sur la situation de l'emploi en France. Mais le plus important à mes yeux, c'est qu'avec le nouveau directeur général Luca de MEO, on nous présente une stratégie de reconquête industrielle de RENAULT pour que la marque RENAULT, en termes de prestige, en termes de vente, en termes de motorisation qui est une des plus belles marques industrielles française, puisse réussir, vendre ses véhicules et retrouver de la profitabilité.

HEDWIGE CHEVRILLON
Juste un point, parce que ça faisait partie de la loi Pacte, on le sait, c'était ADP et ENGIE. ADP, c'est la fin du référendum sur la privatisation donc qui va arriver. A priori les opposants à cette privatisation ont perdu. Qu'est-ce que vous allez faire ? Est-ce que vous maintenez quand même ce processus de privatisation d'ADP ?

BRUNO LE MAIRE
J'ai pris un engagement et j'ai l'habitude de respecter mes engagements. J'ai pris l'engagement que tant que la procédure de recueil des signatures pour…

HEDWIGE CHEVRILLON
Mais ça, y est, elle se termine. C'est une question de jours.

BRUNO LE MAIRE
C'est une question de jours mais elle n'est toujours pas terminée. Et je ne prendrai aucune décision, je ne ferai aucun commentaire tant que cette période n'est pas finie. J'attends la fin de cette période et ensuite nous verrons quelles décisions nous prendrons.

HEDWIGE CHEVRILLON
Et pour ENGIE, vous attendez la nomination d'un directeur voire d'une directrice générale – ce qui serait peut-être un miracle – à la tête d'ENGIE ?

BRUNO LE MAIRE
Ce n'est pas un miracle. Vous savez, il y a un nombre de femmes compétentes, aptes à diriger un grand groupe industriel considérable en France.

HEDWIGE CHEVRILLON
Il y en avait une, non ? Il y en avait une.

BRUNO LE MAIRE
Moi, je ne crois pas du tout à ce discours qui consiste à me dire à chaque fois - c'est un discours que je ne supporte plus - qui consiste à me dire : « Désolé, on aurait bien aimé que ce soit une femme mais… » Alors, je vais vous dire le mot qu'on emploie toujours : "Il n'y a pas le vivier." Il n'y a pas le vivier parce qu'on ne veut pas aller chercher les femmes compétentes. Il y a des femmes compétentes et il y a des femmes compétentes qui pourraient diriger un jour une grande entreprise industrielle comme ENGIE.

HEDWIGE CHEVRILLON
Vous êtes pour des quotas au sein d'un comité exécutif ?

BRUNO LE MAIRE
Oui, je suis pour des quotas. Oui, je suis pour qu'on impose la parité entre les femmes et les hommes dans notre pays.

HEDWIGE CHEVRILLON
Alors il y a une pépite, une pépite dont on a beaucoup parlé ici même dans Good Morning Business, PHOTONIS. PHOTONIS, c'est une entreprise stratégique qui fabrique notamment ces fameuses jumelles à vision nocturne, qui appartient à un fonds français. Enfin français, il faut le dire vite, mais enfin qui reste français. Ils veulent le vendre à un Américain, TELEDYNE. Est-ce que vous y êtes favorable ou pas ? Sachant que déjà ce groupe américain travaille en France et a des contrats importants en France.

BRUNO LE MAIRE
Il y a cette première option qui est l'option américaine avec une entreprise effectivement qui a très bonne réputation qui est TELEDYNE. La vente peut être encadrée par le décret sur les investissements en France avec des engagements que nous imposerions à ce repreneur américain. Puis il y a une deuxième solution et cette deuxième solution, Hedwige CHEVRILLON, je peux le dire avec beaucoup de clarté, elle a ma préférence : c'est de trouver un repreneur français. Un repreneur industriel français, pour moi, ce serait la logique de souveraineté, de protection de nos technologies et j'invite tous les industriels qui peuvent être concernés à examiner avec attention…

HEDWIGE CHEVRILLON
THALES et SAFRAN ont dit a priori non.

BRUNO LE MAIRE
Ou, mais nous avons une part du capital dans THALES par exemple, et je pense qu'il faut engager la discussion avec THALES pour voir si une reprise est possible. Je sais que c'est difficile, c'est toujours difficile. On m'explique toujours : "Ça va être trop compliqué, il y a une autre solution." Je souhaite que tout le monde, pas simplement l'Etat mais aussi les entreprises industrielles, se relève les manches pour se dire "Est-ce qu'on ne peut pas trouver une solution industrielle française pour reprendre PHOTONIS et garantir que ces technologies de visée nocturne qui sont sensibles, qui équipent l'armée française, restent françaises ?"

HEDWIGE CHEVRILLON
La préférence française de Bruno LE MAIRE, on l'a bien compris. Toute dernière question, tout dernier dossier ; là aussi il y a une question. Il y a encore deux dossiers. Hayange, dans le cadre de la reprise de BRITISH STEEL par un Chinois. Quelle est la position du Ministre de l'Economie et des Finances ?

BRUNO LE MAIRE
Ma position est très simple. Hayange fait les rails de la SNCF donc c'est une activité qui est stratégique. Donc je souhaite qu'aujourd'hui on trouve un repreneur puisque BRITISH STEEL sera repris sans Hayange. Nous avons quatre offres de reprise d'Hayange dont trois qui sont très sérieuses. On va poursuivre l'examen mais je n'ai pas d'inquiétude pour Hayange, pas d'inquiétude pour ses salariés. C'est une très belle entreprise qui fournit un actif stratégique pour la SNCF donc nous veillons à ce que la reprise se passe dans les meilleures conditions possibles.

HEDWIGE CHEVRILLON
Toute dernière question, toute dernière question Bruno LE MAIRE. HUAWEI installe une usine en France. C'est un chantage à l'emploi en vous disant : "Il faut autoriser HUAWEI dans la 5G sinon il n'y a pas d'usine en France" ?

BRUNO LE MAIRE
.Personne et certainement pas moi ne cède à quelque chantage que ce soit. Il y a une position qui a été prise sur la 5G qui est très claire. Nous ne faisons pas de discrimination vis-à-vis de quelque entreprise que ce soit, ni chinoise, ni américaine. Simplement nous veillons à nos intérêts de sécurité et à nos intérêts stratégiques.

HEDWIGE CHEVRILLON
Ça ne modifie pas votre position.

BRUNO LE MAIRE
Ça ne modifie pas d'un iota la position du gouvernement français sur la 5G.

HEDWIGE CHEVRILLON
Merci beaucoup Bruno LE MAIRE, Ministre de l'Economie et des Finances, d'avoir été avec nous dans Good Morning Business.

BRUNO LE MAIRE
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 9 mars 2020