Les symboles de la paix

Drapeau blanc, croix rouge, casques bleu ciel, colombe, rameau d’olivier, drapeau olympique ou aux couleurs de l’arc-en-ciel… les symboles de la paix ne manquent pas pour rendre visible le retour à la paix ou symboliser les luttes pour la paix.

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La vexillologie (vexillum signifiant l’étendard des légions romaines) et la sémiologie des symboles comme des couleurs permettent de retracer une histoire qui fait la part belle aux États de l’Europe westphalienne, aux organisations intergouvernementales comme la Société des Nations (SDN) ou l’Organisation des Nations Unies (ONU), aux initiatives de paix nées du libéral-pacifisme des années 1860-1914 comme celles du Comité international de la Croix-Rouge ou bien du Comité international olympique (CIO).

À l’ère des images télévisées puis des flux de l’Internet et des réseaux sociaux, c’est-à-dire aussi après le second conflit mondial et après la fin de la guerre froide, d’autres symboles de paix ont été diffusés à l’échelle mondiale. Pêle-mêle, la colombe de la paix de Picasso (1949), le logo « Ban the bomb » de l’organisation britannique Campaign for Nuclear Disarmament (1958), le drapeau arc-en-ciel avec le mot italien PACE (1961), mais aussi les images de Gandhi, Mandela ou l’homme au char de la place Tian’anmen reproduites à l’infini sur posters et T-shirts.

 

Chamade et drapeau blanc

Le drapeau blanc est assurément le symbole de la paix le plus ancien et le plus universel. Son usage est fixé en 1899 par l’annexe à la Convention de La Haye concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre. Plus précisément, son article 32 stipule qu’« est considéré comme parlementaire l’individu autorisé par l’un des belligérants à entrer en pourparlers avec l’autre et se présentant avec le drapeau blanc. Il a droit à l’inviolabilité ainsi que le trompette, clairon ou tambour, le porte-drapeau et l’interprète qui l’accompagneraient ».

On croit pouvoir rattacher l’origine du drapeau blanc aux mutations des formes de la guerre survenues à compter de la Renaissance. La multiplication des armes à feu en était venue à couvrir la chamade, la sonnerie de trompette ou l’appel de tambour émis par des assiégés pour signaler à l’ennemi leur intention de parlementer.

Si seul un signe visuel pouvait se substituer au signal sonore, encore fallait-il qu’il se distingue clairement des étendards colorés des régiments. Le choix s’est d’autant plus porté sur le blanc, défini comme le plus clair des gris, qu’un simple linge pouvait faire l’affaire, la seule confusion possible étant avec le drapeau du roi de France.

On en trouve trace dans « Le Droit de la guerre et de la paix » publié en 1625 par Huig de Groot dit Grotius (1583-1645) et dédicacé à Louis XIII. Le fameux théologien et juriste de Delft dans les Provinces-Unies y atteste l’usage du drapeau blanc comme « signe qu’on demande à parlementer », mais seulement après avoir donné une liste de « signes muets » qui, dans l’Antiquité, « obligeaient à mettre bas les armes » : les bandelettes mises autour de la tête et la branche d’olivier tenue en main pour les Grecs, la pique haussée pour les Macédoniens, et le bouclier sur la tête pour les Romains.

Après Grotius, les juristes du droit des gens vont disputer de savoir ce qui, en matière de guerre et de paix, relève du droit conventionnel et du droit coutumier. Dans « La Science du gouvernement. Ouvrage de morale, de droit et de politique » publié post-mortem en 1762-1764, Gaspard de Réal de Curban (1682-1752) considère que « les hérauts, les trompettes, les tambours, ne pas tirer sur l’ennemi pendant les chamades, ne pas faire prisonniers ceux des assiégeants qui viennent parlementer en conséquence du drapeau blanc que les assiégés ont arboré sont des usages établis à la guerre », et donc « forment un droit obligatoire à même de limiter et d’encadrer les actes de guerre ».

En revanche, dans son volumineux « Traité du droit naturel », publié de façon posthume en 1777, le professeur de droit à l’Académie de Lausanne Béat-Philippe Vicat (1715-1770) considère que la chamade et le pavillon blanc comme signes de demande de capitulation relèvent « tacitement » du droit conventionnel, tout comme le héraut d’armes envoyé pour déclarer la guerre.

 

Croix rouge et casque bleu ciel

Alors que le drapeau blanc occidental se diffuse à l’échelle mondiale au fil des guerres des XIXe et XXe siècles, d’autres drapeaux et symboles sont imaginés en réaction, là encore, aux nouvelles capacités destructrices des armes : la croix rouge sur fond blanc (1864) et le drapeau bleu ciel de l’ONU (1945).

La première Convention de Genève d’août 1864 oblige les armées des États parties prenantes à prendre soin des soldats blessés de quelque camp qu’ils soient. Elle dispose que l’emblème unique pour les services médicaux des champs de bataille sera la croix rouge sur fond blanc.

Cette convention est adoptée sous la pression du Comité international de secours aux militaires blessés, fondé à Genève en février 1863 par cinq membres de la Société d’utilité publique genevoise, et bientôt rebaptisé Comité international de la Croix-Rouge. En proposant un envers du drapeau suisse, ces philanthropes protestants s’inscrivent dans la double tradition de la paix du Christ et de la neutralité énoncée par la Diète helvétique en 1674 puis reconnue internationalement en 1815 lors du Congrès de Vienne.

Si l’identité du créateur de la croix rouge reste incertaine, c’est à Henri Dunant (1828-1910) que revient l’idée d’attribuer l’autorisation de soigner les blessés de guerre à des organisations humanitaires fondées sur le principe de la neutralité et du volontariat.

En 1859, à l’occasion d’un voyage d’affaires en Lombardie, il avait découvert avec horreur le champ de bataille de Solferino, où plusieurs milliers de soldats blessés ou tués gisaient sans que personne ne s’en occupe. Issu d’une famille engagée avec dévotion dans des actions de bienfaisance, pénétré lui-même de l’idée de responsabilité sociale, il livre en 1862 son témoignage dans un ouvrage à succès intitulé « Un souvenir de Solférino » où il défend deux thèses :

  • d’une part, un militaire hors de combat du fait de ses blessures cesse d’être un ennemi ;
  • d’autre part, médecins et infirmiers peuvent dispenser des soins sans crainte d’être capturés.

Le succès international de la croix rouge – ses limites aussi sur le plan des compatibilités religieuses – se reflète dans la création du croissant rouge ottoman en 1876, du Lion-et-soleil rouge perse reconnu comme emblème en 1929 mais tombé en désuétude depuis la révolution islamique de 1979.

En revanche, l’étoile de David rouge n’est pas reconnue internationalement et la proposition d’un svastika bouddhique, qui rappelle par trop la croix gammée nazie, n’a pas non plus abouti. C’est pourquoi, depuis la signature en 2005 du troisième Protocole additionnel aux Conventions de Genève de 1949, le cristal rouge peut être utilisé par tout État signataire qui ne souhaite pas utiliser la croix ou le croissant, ce qui est le cas d’Israël.

Le drapeau onusien de 1947 est un pur produit de la guerre froide.

C’est en octobre 1947 que l’ONU adopte son drapeau bleu ciel dont le motif central est composé de rameaux d’olivier symbolisant la paix et entourant une mappemonde obtenue par projection équidistante azimutale centrée sur le pôle Nord. Ce drapeau diffère de la première version présentée lors de la Conférence fondatrice de San Francisco en juin 1945 qui organisait le monde de part et d’autre du méridien de New York, siège de l’ONU.

Parce qu’il est centré sur le méridien de Greenwich qui sert de référence internationale, le drapeau onusien de 1947 est donc un pur produit de la guerre froide. Il reste que la complexité de son dessin rend difficile sa reproduction sur les uniformes et les matériels des personnels engagés dans des opérations de maintien de la paix.

Aussi, lors de l’établissement en 1948 de l’Organisme des Nations Unies chargé de la surveillance de la trêve (ONUST), les observateurs et médiateurs de l’ONU au Moyen-Orient se distinguent-ils par des brassards et des drapeaux colorés en bleu ciel tandis que leurs véhicules sont peints en blanc avec un immense sigle « UN » (United Nations) en noir sur les côtés et sur le toit.

Quant aux « soldats de la paix » s’interposant dans les zones de combat, ils ne seront dotés d’un casque bleu qu’en 1956 lors de leur première intervention sur le canal de Suez en tant que « Force d’urgence des Nations Unies » (FUNU I). Le secrétaire général Dag Hammarskjöld (1905-1961) avait d’abord proposé un béret bleu ciel reconnaissable de loin par les tireurs d’élite. Les stocks étant insuffisants, ce sont des casques américains qui furent repeints en urgence en bleu ONU.

 

Le drapeau olympique aux cinq anneaux

Que la SDN ne soit jamais parvenue à se doter d’un drapeau, alors que l’ONU en adopte un dès sa création est symptomatique de la difficulté des États européens de l’entre-deux-guerres à s’entendre pour faire respecter la paix mondiale.

Pourtant, des tentatives ont eu lieu à la fin des années 1920. Un drapeau éphémère a même été utilisé lors de la Foire internationale de New York en 1939-1940 : ses deux étoiles à cinq pointes au centre d’un pentagone bleu étaient censées représenter symboliquement les cinq continents.

À ce sujet, les archives de la SDN conservent la trace de deux courriers adressés en 1930 par le baron français Pierre de Coubertin (1863-1937) fulminant contre la décision du jury de l’Union des associations pour la SDN de primer un projet de drapeau et d’emblème « inspirés par ceux des Jeux olympiques : cinq anneaux enlacés représentant les cinq continents du monde unis par l’Olympisme rénové ».

Et Coubertin de préciser que « l’argument que la disposition des cinq anneaux est différente, cette fois, n’enlève en rien au fait que le symbolisme est emprunté directement à un emblème qui date de la restauration même des jeux olympiques il y a plus de trente-cinq ans et que le drapeau olympique institué en 1914 et portant cet emblème a depuis lors flotté dans tout l’univers ».

Par une ironie de l’histoire, ce drapeau olympique qui symbolise la paix par le sport est présenté à l’occasion du Congrès olympique de Paris tenu quelques jours à peine avant l’embrasement du premier conflit mondial. C’est pourquoi il n’est hissé pour la première fois dans un stade olympique qu’en 1920 à Anvers, cité-martyre de la Grande Guerre.

Son inventeur, Pierre de Coubertin, en précisera en 1931 la signification dans ses Mémoires olympiques : « Tout blanc avec les cinq anneaux enlacés : bleu, jaune, noir, vert, rouge, il symbolisait les cinq parties du monde unies par l’olympisme et reproduisait les couleurs de toutes les nations. »

Amateur de la chose militaire et de vexillologie, mesurant parfaitement le pouvoir émotionnel des blasons et des couleurs, Coubertin combine ici plusieurs registres symboliques : le drapeau blanc (c’est-à-dire le plus clair des gris) pour la cessation des combats, les cinq anneaux pour évoquer l’alliance des continents et signifier l’ambition mondiale de son projet, les couleurs pour démontrer que la paix par le sport est une paix des nations (liberal pacifism) contrairement à l’internationalisme socialiste qu’il combat.

De fait, le drapeau olympique ne prend sens que dans un rituel fixé de manière progressive et pragmatique entre 1900 et 1914 pour mettre à distance les États et les marchands de spectacle : défilé des athlètes par ordre alphabétique des nations, serment de fair-play, lâcher de colombes. Sa diffusion planétaire s’accélère à compter de la retransmission en mondovision des jeux olympiques d’été à Rome en 1960, puis de la commercialisation de la marque olympique à compter des années 1980.

La guerre froide sportive, tout comme l’utilisation du podium olympique par les nations du Sud et par les mouvements identitaires, ont augmenté la puissance émotionnelle et médiatique de ces mega-events et, par là-même, accru la reconnaissance mondiale des anneaux. D’après les experts en gestion des marques commerciales (branding), ils seraient devenus la deuxième marque le plus connue au monde… après Coca-Cola.