Le commerce équitable

Le commerce équitable fait partie de ce que l’on appelle l’économie solidaire. Il est initialement conçu comme une alternative au commerce "conventionnel", accusé d’entretenir voire d’accroître l’inégalité des échanges, et vu comme trop peu soucieux de dimensions "non-profit" : écologie, lien social, lutte contre la marchandisation du monde...

Par  Manon-Nour Tannous - Maître de conférences à l'université de Reims (Paris II/ Collège de France)

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La démarche du commerce équitable se situe à la jonction de préoccupations naissantes dans les sociétés du Nord, et de demandes pressantes dans celles du Sud. Il s’agit, pour les consommateurs du Nord, d’acheter les produits de producteurs du Sud à des prix suffisamment rémunérateurs (déconnectés des prix du marché, caractéristiques du commerce conventionnel), en réduisant le nombre et le rôle des intermédiaires, et en contribuant au financement de projets locaux par des marges destinées au développement des communautés. Pour les producteurs du Sud, l’initiative permet de survivre en s’affranchissant des règles du marché et de ses conséquences indésirables : le principe de la concurrence, l’importance des bénéfices financiers, la fixation de prix liés à la spéculation, la mise en place de relations impersonnelles... L’enjeu est d’établir ainsi une forme de réciprocité dans l’échange.

Le commerce équitable s’est développé dans les années 1960, d’abord par l’intermédiaire des associations caritatives chrétiennes. Dès 1959, l’association catholique Kerkrade, aux Pays-Bas, importe des produits en provenance des pays en développement et les revend par correspondance via les églises ou des réseaux tiers-mondistes. À la même période, l’association Oxfam (Oxford Committee for Famine Relief) importe et commercialise au Royaume-Uni des produits fabriqués par des réfugiés chinois. En France, le premier point de vente est géré par l’association Artisans du monde, créée en 1974 sous l’impulsion de l’abbé Pierre, dans un contexte – la famine au Bangladesh – suscitant une prise de conscience éthique. Le commerce équitable est alors animé par des bénévoles issus de la société civile, se structurant à l’échelle internationale sous forme de réseaux. La promotion du lien direct figure dans la manière même dont sont commercialisés les produits, faisant figurer sur l’emballage le récit de la fabrication ou le parcours du producteur.

Le concept de commerce équitable évolue au fil de ces initiatives. Tout d’abord, les pays du Sud invoquent progressivement, en lieu et place d’une démarche de charité, le fait de faire du commerce un levier de développement. Ainsi, lors de la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED) de 1964, les représentants des pays du Sud appellent au remplacement des politiques d’aide par des relations commerciales solides et de long terme. C’est le slogan « Trade not aid ».

Ensuite, alors que l’ambition est de renforcer la capacité productive des travailleurs du Sud, des conditions sont posées : le respect par les producteurs de normes environnementales, la contribution au développement local, des principes d’organisations démocratiques, et des pratiques sociales respectueuses des droits des travailleurs ou susceptibles de promouvoir la place des femmes dans la société.

Enfin, dans une nouvelle séquence le mouvement, originellement militant, s’institutionnalise et se professionnalise. Le processus de certification y participe. Il contribue à faire évoluer le commerce équitable : de l’ambition d’incarner une alternative, il endosse celle de participer à réformer le système existant, par l’attribution de labels. En 1988, lors de la chute des cours sur le marché mondial du café, l’association Max Havelaar émet la première initiative de certification.

Sur le plan international naissent dans le même temps des organisations destinées à coordonner et structurer le commerce équitable. En 1989 naît l’IFAT (International Federation for Alternative Trade), et l’année suivante l’EFTA (European Fair Trade Association), réseau des centrales d’achat européennes, existant de manière informelle depuis 1987. Ces structures ont pour objectif d’accroître l’importation des produits équitables. En 2009, l’IFAT devient l’Organisation mondiale du commerce équitable (WFTO : World Fair Trade Organization), regroupant environ 400 organisations à travers le monde et développant un nouveau système de garantie.

Par ailleurs, en 1999, quatre fédérations internationales (FLO, IFAT, NEWS et EFTA) se réunissent en un forum informel appelé le réseau FINE. Il a un rôle de coordination et d’établissement de critères communs, participant aux tentatives de régulation et de définition du commerce équitable. Ce réseau définit ainsi le commerce équitable comme « un partenariat commercial, fondé sur le dialogue, la transparence et le respect, dont l’objectif est de parvenir à une plus grande équité dans le commerce mondial. Il contribue au développement durable en offrant de meilleures conditions commerciales et en garantissant les droits des producteurs et des travailleurs marginalisés, tout particulièrement au Sud de la planète. Les organisations du commerce équitable (soutenues par les consommateurs) s’engagent activement à soutenir les producteurs, à sensibiliser l’opinion et à mener campagne en faveur de changements dans les règles et pratiques du commerce international conventionnel. »

Les États contribuent eux aussi progressivement à cette régulation, la plupart du temps en faisant du commerce équitable un des leviers du développement durable. C’est le cas de la France : la loi du 2 août 2005 en faveur des petites et moyennes entreprises identifie le commerce équitable comme un outil de la stratégie nationale de développement durable (article 60).

Les progrès du commerce équitable ont néanmoins suscité un certain nombre de critiques. L’une d’elles porte sur l’intégration du commerce équitable dans l’ordre marchand, pour trouver de nouveaux débouchés. La commercialisation par les grandes chaînes de distribution – et non plus seulement dans des boutiques spécialisées – place en effet ces produits dans une nouvelle situation de concurrence (prix, design, qualité). Se pose alors la question de la compatibilité du projet avec les règles imposées par le commerce conventionnel.

Par ailleurs, certaines critiques font valoir que sur le long terme, la croissance économique et le développement des pays du Sud devraient naître de flux commerciaux locaux, plutôt que de se maintenir dans une dépendance par rapport aux marchés du Nord. Le développement d’un commerce équitable local, Nord-Nord ou Sud-Sud, est supposé apporter des réponses à cette objection.