La Chine : puissance hégémonique en Asie

La Chine affirme sa puissance en Asie. Le numéro un chinois Xi Jinping ne s’est-il pas écrié : “L’Asie aux Asiatiques !” ? Cette tentation hégémonique n’est toutefois pas sans contestations ni limites.

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La Chine dispose de nombreux atouts économiques, diplomatiques, militaires et culturels pour imposer son leadership, voire son hégémonie, en Asie, et en particulier en Asie orientale. Car ni le Japon, devenu en 2010 troisième puissance économique mondiale derrière la Chine, ni l’Inde, dont le produit intérieur brut (PIB) ne représente qu’un tiers du PIB chinois, et encore moins la Russie, puissance régionale et seulement en partie asiatique, ne peuvent prétendre à exercer ce rôle.

En même temps, ce projet chinois est contesté. Tout d’abord, parce que les États-Unis sont loin d’avoir quitté l’Asie et ne la quitteront sans doute jamais véritablement. Au contraire, leur système d’alliances, notamment avec le Japon, la Corée du Sud et l’Australie, s’est renforcé. Ensuite, de nombreux États voisins de la Chine s’inquiètent de cette tentation hégémonique. Ils se rapprochent donc des États-Unis (Inde, Indonésie, Singapour) ou développent de nouvelles solidarités interrégionales (Inde, Vietnam, Japon).

La Chine cherche à dominer le jeu

De toute évidence, la Chine est devenue une grande puissance incontournable en Asie. Certains diront qu’elle l’a toujours été, ce qui est contestable tant elle a longtemps été faible, puis isolée avant d’être principalement préoccupée par ses réformes intérieures. Devenue la deuxième et bientôt sans doute la première puissance économique de la planète, la Chine entend et peut exercer un rôle déterminant sur le continent asiatique.

Certes, comme par le passé, la République populaire tend à masquer ses ambitions hégémoniques. Elle ne veut pas apparaître comme impérialiste et, encore pétrie d’idéologie lénino-communiste, fait tout pour se distinguer des puissances traditionnelles, comme les États-Unis ou le Japon. En outre, quoique largement développée, la Chine souhaite qu’on la perçoive comme un pays du Sud, donc davantage en phase avec ses voisins asiatiques. Toutefois, sa volonté de puissance et de domination est claire, quotidienne, voire obsessionnelle. Le pays a désormais, il est vrai, les moyens de ses ambitions.

Une entreprise d’abord économique

Dominant depuis plus de dix ans les échanges commerciaux asiatiques, devant les États-Unis et le Japon, la Chine est devenue un acteur économique et un investisseur de premier plan. Elle effectue plus de la moitié de son immense commerce extérieur avec le continent asiatique. Ses projets d’infrastructures y sont multiples, stimulés depuis 2013 par le lancement des nouvelles routes de la soie – Yidai Yilu en chinois, Belt and Road Initiative (BRI) en anglais.

Les entreprises chinoises, principalement publiques, construisent dans nombre de pays asiatiques routes, chemins de fer, oléoducs, gazoducs, barrages, aéroports et installations portuaires. Elles sont souvent aidées de manière privilégiée dans le financement de leurs projets par les grandes banques politiques de leur pays, en particulier la Banque chinoise de développement et l’Exim Bank. De ce fait, souvent moins-disants, les groupes chinois empochent un nombre croissant de grands contrats. Les projets de train à grande vitesse entre Djakarta et Bandoeng, enlevé aux Japonais en 2015, ou entre Bangkok et Nakhon Ratchasima dans le nord-est de la Thaïlande lancé en 2017, en constituent les exemples les plus connus.

Plus généralement, peu sensibles aux aléas politiques, les agents économiques chinois construisent, vendent ou investissent partout où cela est possible et rentable. Seuls les problèmes de sécurité qui affectent directement leurs affaires sont de nature à contrarier leurs plans. Et encore, dans de tels cas de figure, survenus par exemple dans la province du Baloutchistan au Pakistan, Pékin demande pour ses entreprises, et obtient le plus souvent, garanties et protections.

La Chine a tiré parti de l’accélération de la mondialisation économique depuis la fin de la guerre froide et de son accession à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001. Elle est devenue en 2013 la première puissance mercantile au monde. Toutefois, le succès de ce mercantilisme repose, du moins en partie, sur son protectionnisme larvé, sa capacité à contourner les règles de l’OMC, les subventions dont jouissent ses entreprises et le maintien de nombreuses barrières non tarifaires qui handicapent les sociétés étrangères désireuses de vendre ou de s’implanter en Chine (notamment celles qui refusent de céder leur technologie). En d’autres termes, le gouvernement chinois a utilisé toutes les armes à sa disposition pour imposer cette nouvelle domination économique de l’Asie.

Ambitions militaires

Parallèlement, la Chine est devenue une grande puissance militaire, et même la première d’Asie. Officiellement de 175 milliards de dollars en 2018 – et probablement autour de 250 milliards en réalité –, le budget de la défense chinois dépasse très nettement les dépenses militaires de l’ensemble de ses voisins.

Évidemment, la Chine reste loin derrière les États-Unis, dont le budget de défense s’élevait à près de 700 milliards de dollars en 2018. Mais ces derniers doivent être présents sur les cinq continents. A contrario, l’Armée populaire de libération (APL) continue de concentrer ses objectifs sur la défense du territoire national et la prise de contrôle progressive du domaine maritime revendiqué par son gouvernement, que cela soit en mer de Chine méridionale, autour de Taïwan ou en mer de Chine orientale.

Désormais, la sécurisation des voies maritimes les plus empruntées par la marine marchande chinoise ou celle des intérêts et des nationaux présents à l’étranger constitue autant de nouvelles missions pour l’APL. Celles-ci sont toutefois appelées à se mettre en place très progressivement. D’abord autour de la lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden depuis 2008, avec l’aide depuis 2017 d’une base militaire à Djibouti. Par la suite, sans doute en Afrique et dans l’ensemble de l’océan Indien ou du Pacifique occidental.

Les multiples rumeurs autour de l’ouverture prochaine d’une seconde base navale – ou de facilités portuaires – à Jiwani, près de Gwadar, port que construit la Chine dans le sud-est du Pakistan, ou ailleurs en Asie, comme au Sri Lanka, attestent de ces nouvelles ambitions militaires de Pékin. Enfin, par sa participation croissante aux opérations de maintien de la paix des Nations unies, l’APL apprend à opérer dans des environnements plus difficiles, expérience dont elle tire de multiples enseignements.

Quoi qu’il en soit, par le nombre de ses soldats (2 millions) et de ses armements, en particulier de ses avions ou de ses bateaux, la Chine est devenue la première puissance militaire d’Asie. Élève assidue d’Alfred Thayer Mahan, le célèbre stratège américain de la fin du XIXe siècle, elle sait que sa puissance mondiale et avant tout asiatique repose sur sa puissance navale. Ainsi s’apprête-t-elle à déployer un second porte-avions. Il s’agira du premier qu’elle a entièrement construit, tandis qu’elle a déjà mis en chantier un troisième.

Affirmation diplomatico-stratégique

Fort de ces nouvelles capacités économiques et militaires, Pékin a progressivement affirmé sa puissance diplomatico-stratégique sur l’ensemble du continent asiatique. Dégelant le conflit territorial qui l’oppose au Japon autour des îles Senkaku (Diaoyu), le gouvernement chinois a tenté en 2010 de prendre le contrôle des eaux environnant ces îlots administrés par le Japon depuis 1895. En 2013, il a établi en mer de Chine orientale une nouvelle zone d’identification de défense aérienne (ZIDA) qui inclut les Senkaku et chevauche donc les ZIDA préexistantes japonaise et même sud-coréenne.

  • En mer de Chine méridionale, Pékin modifie plus encore la donne. Il a construit dans la zone des îles Spratleys sur la base d’atolls et de haut fonds qu’il contrôle depuis 1988 ou 1995 plusieurs îles artificielles équipées de pistes d’atterrissage (dont une de 3 km), d’habitations et de diverses installations de surveillance. Et surtout, oubliant la promesse faite par Xi Jinping à Barack Obama en septembre 2015, le gouvernement chinois militarise peu à peu ces îles, les dotant de missiles anti-navires et sol-air et y déployant bombardiers, avions de chasse et de transport de l’APL.

    Ignorant totalement la décision rendue par la Cour permanente d’arbitrage de La Haye le 12 juillet 2016 selon laquelle aucune des terres émergées des Spratleys ne peut prétendre au statut d’île, la Chine cherche à imposer non seulement aux autres États ayant des prétentions territoriales dans la zone, mais à l’ensemble des navires qui la traversent, une interprétation extensive de ses propres revendications territoriales et maritimes. Au sein de la fameuse ligne en neuf traits grossièrement dessinée par Tchang Kaï-chek en 1947 et qui comprend 90% de la mer de Chine méridionale, tout bâtiment étranger est sommé d’accepter le principe qu’il navigue dans les “eaux chinoises” (un terme volontairement vague) et qu’il en accepte les conséquences.

    De nos jours, si les marines française, britannique ou australienne refusent d’endosser ces prétentions, seule la flotte américaine continue de pénétrer dans le périmètre des douze milles marins autour de ces nouvelles îles artificielles. En respectant toutefois une zone de sécurité de 500 mètres.

  • Avec Taïwan, les pressions et intimidations se sont également multipliées depuis l’élection à la présidence de l’île, en janvier 2016, de Mme Tsai Ing-wen, de tendance indépendantiste, et la victoire de son parti aux élections législatives tenues au même moment. Suspension des pourparlers avec les autorités taïwanaises, isolement diplomatique, gesticulations militaires et multiplication des contacts avec les milieux d’affaires et académiques ainsi qu’avec l’opposition politique à Taïwan constituent les principaux modes d’action de Pékin. L’objectif est de contraindre le gouvernement taïwanais, quel qu’il soit, d’accepter le principe de la "Chine unique" et de distendre ses liens stratégiques avec les États-Unis afin d’accélérer le processus de réunification. Celui-ci est devenu depuis le XIXe congrès du Parti communiste chinois (octobre 2017) une condition sine qua non de la fameuse "grande renaissance de la race chinoise" (Zhonghua minzu de weidai fuxing).

  • En Asie du Sud-Est, la Chine a aussi marqué des points. Deux États sont devenus de véritables États tributaires : le Cambodge, d’abord, inquiet des ambitions vietnamiennes, et le Laos, pays enclavé et qui ne peut beaucoup espérer de Hanoï ni même de Bangkok. Quant aux autres pays de l’ASEAN (Association of Southeast Asian Nations), de la Thaïlande à la Malaisie, et de la Birmanie aux Philippines, ils ont tous développé d’étroites relations de dépendance avec la Chine. Après une tentative de rééquilibrage de sa politique étrangère concomitante avec sa démocratisation partielle, la Birmanie d’Aung San Suu Kyi a redonné la priorité à son grand voisin du nord, à la faveur de la crise autour de la communauté musulmane des Rohingyas qui, depuis 2017, a compliqué ses relations avec l’Occident. Plus inattendu, agacé par les critiques occidentales – et américaines – contre sa répression violente des trafiquants de drogue, le président philippin Rodrigo Duterte a donné de nombreux gages à Pékin.

  • En Asie du Sud, la République populaire continue d’avancer ses pions à la fois en Inde, du moins sur le plan économique, et dans l’ensemble des pays du sous-continent. Elle privilégie les partenaires qui ont des raisons de vouloir contrebalancer les ambitions régionales de Delhi.

    C’est ainsi qu’Islamabad, allié traditionnel de Pékin, est devenu l’un des principaux bénéficiaires des nouvelles routes de la soie. Annoncé en avril 2015 et bénéficiant d’une manne financière sans cesse croissante, l’ambitieux projet de "corridor économique Chine-Pakistan" vise non seulement à moderniser les infrastructures pakistanaises, mais aussi à resserrer les liens stratégiques et la coopération militaire entre les deux pays.

    L’autre État que l’on se doit de citer est le Sri Lanka. Trop exposé aux largesses chinoises par l’ancien président Rajapaksa, le gouvernement de Colombo a dû céder le port d’Hambantota construit avec des prêts chinois au grand groupe d’État China Merchants. Ce dernier a accepté en échange d’un bail emphytéotique de 99 ans d’éponger la dette d’un milliard de dollars accumulée par l’autorité portuaire sri-lankaise. Bien que civil, ce port est suspecté par nombre d’observateurs de pouvoir être utilisé à l’avenir par la Chine à des fins militaires.

  • En Asie centrale aussi, l’influence de la Chine continue de croître. Elle est stimulée par ses importations de pétrole et de gaz du Kazakhstan, du Turkménistan et d’Ouzbékistan, ses projets d’infrastructure et ses exportations en tout genre (machines, électronique, etc.). La Chine est devenue le principal partenaire commercial des cinq "Stans", devant la Russie, dont l’Union économique eurasiatique peine à rallier l’ensemble de la région (seuls le Kazakhstan et le Kirghizistan en sont membres).

    Il est vrai que Moscou reste le principal garant de la sécurité de l’Asie centrale, en particulier au Tadjikistan. Mais, en s’appuyant sur l’Organisation de coopération de Shanghai, dont il a favorisé la création en 2001, Pékin y joue un rôle croissant dans la lutte contre le terrorisme. La Chine y organise régulièrement des manœuvres militaires conjointes. Elle dispose désormais d’une base militaire au nord de l’Afghanistan à laquelle l’APL accède via le Tadjikistan, pays avec lequel elle a renforcé sa coopération pour mieux contrôler les mouvements des Ouïghours en rébellion contre la domination chinoise au Xinjiang.

Des initiatives tous azimuts

Plus généralement, la Chine a multiplié les initiatives susceptibles de stimuler son leadership asiatique.

  • Sur le plan économique, elle a par exemple créé en janvier 2016 la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII), une institution multilatérale destinée à faciliter les prêts aux pays en développement. Visant à concurrencer les banques existantes comme la Banque asiatique de développement (BAD), dominée par les Japonais, ou la Banque mondiale, traditionnellement dirigée par un Américain, la BAII, dont le siège se trouve à Pékin, est administrée par un Chinois. La République populaire, qui en contrôle plus du quart des parts, y jouit de fait d’un pouvoir de veto. Si au cours des deux premières années d’activité la BAII a consenti moins de 5 milliards de dollars de prêts, ce montant devrait rapidement s’élever à 10-15 milliards par an.
  • Sur le plan sécuritaire, la Chine reste hostile aux alliances établies au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par les États-Unis avec le Japon et la Corée du Sud notamment. Elle y oppose à la fois, d’une part, une multitude de partenariats bilatéraux plus ou moins stratégiques et globaux avec tous les pays asiatiques qui le souhaitent et, d’autre part, une architecture de sécurité lâche et peu contraignante organisée autour d’interactions et de mesures de construction de la confiance mutuelle.
  • Enfin, la Chine ambitionne d’accéder à une forme de leadership culturel en Asie. Elle est évidemment consciente de la diversité des cultures du continent. Mais ayant remis à l’honneur le confucianisme et même l’idée de Tianxia – littéralement "tout ce qui est sous le ciel", ou "Empire monde" organisé autour de la Chine –, elle se perçoit de plus en plus au centre de l’Asie orientale et, plus largement, de l’Asie, voire du monde. Chaque jour plus nombreux sur le continent (118 sur un total de 516), les instituts Confucius concourent à cette ambition. Sur le plan économique, les nouvelles routes de la soie également.

Plus globalement, la modernisation et la montée en puissance sans précédent de leur pays fouettent le nationalisme des Chinois. Nombre d’entre eux s’estiment dorénavant supérieurs à leurs voisins. Ils appréhendent les relations internationales en termes hiérarchiques, comme à l’époque impériale.

Les limites de l'hégémonie chinoise en Asie

Cela étant, cette tentation hégémonique en Asie n’est pas sans limites.

La première limite est géographique. Puissance traditionnellement continentale, la Chine veut aussi devenir une puissance navale, à l’image des États-Unis ou du Royaume-Uni. Or, l’accès de la République populaire aux océans est barré à la fois par deux chaînes d’îles, la première courant du Japon à Bornéo en passant par Taïwan et les Philippines, la seconde allant de Guam à la Papouasie-Nouvelle-Guinée, ainsi que par les détroits de l’Insulinde (principalement Malacca, Sonde, Makassar et Lombok). D’où l’enjeu géostratégique essentiel que constitue Taïwan, tant pour Pékin que pour Tokyo d’ailleurs, et donc pour Washington. De même, tout accès chinois à l’Asie du Sud et dans une certaine mesure à l’Asie centrale est obstrué par la chaîne himalayenne, le Pamir et les Tianshan.

La seconde limite est la présence militaire et les alliances américaines en Indo-Pacifique. Certes, l’APL est désormais en mesure de concentrer autrement plus de bateaux et d’avions que les États-Unis le long de ses côtes et même dans le Pacifique occidental. Certaines alliances américaines se sont relâchées, par exemple avec les Philippines et dans une moindre mesure avec la Thaïlande. Et celle avec le Pakistan semble dorénavant remise en cause.

Toutefois, la supériorité technologique américaine sur le plan militaire perdure. L’alliance entre Washington et Tokyo est plus étroite que jamais. Celle entre Washington et Séoul s’est aussi resserrée. Il en est de même de l’alliance américano-australienne. Et surtout, aux pactes de sécurité traditionnels les États-Unis ont adjoint de nouvelles formes de convergences ou de solidarités stratégiques, en particulier avec l’Inde, le Vietnam ou même Singapour et l’Indonésie. Toutes ont pour objectif de rééquilibrer, voire contenir, l’hégémonie chinoise en Indo-Pacifique.

À cet égard, l’évolution de la situation dans la péninsule coréenne mérite d’être spécifiquement évoquée. La volonté du président nord-coréen Kim Jong-un, au printemps 2018, de trouver un terrain d’entente avec l’administration Trump peut être interprétée comme un souci de réduire la dépendance économique comme stratégique de son pays à l’égard de la Chine. En dépit des incertitudes qui continuent de peser sur toute dénucléarisation du régime de Pyongyang, cette évolution met en lumière à la fois la montée de l’hégémonie chinoise et la recherche chez nombre de ses voisins, non seulement le Vietnam ou la Birmanie mais aussi la Corée du Nord, d’un nouvel équilibre stratégique qui leur soit plus avantageux.

Enfin, la puissance douce (soft power) chinoise est loin d’avoir fait ses preuves et ceci pour deux raisons principales. La première est que l’Asie n’est qu’en partie confucianisée et dans sa quasi-totalité hostile au marxisme-léninisme, l’idéologie officielle de la République populaire. Elle est également marquée par d’autres racines culturelles, d’abord l’islam, avec lequel Pékin entretient une relation difficile, notamment au Xinjiang, mais aussi l’hindouisme ou les langues turcophones. Elle est donc culturellement plurielle. La seconde raison provient de la nature même du régime politique chinois et, par conséquent, de son approche étatique d’une puissance douce qu’il cherche à imposer à coup d’avantages financiers et de contrats d’infrastructures.

La nouvelle équation des puissances asiatiques

Cependant, dans la péninsule coréenne comme dans le reste de l’Asie, la Chine est loin d’être marginalisée. Comment pourrait-elle l’être ? Première puissance économique du continent et premier partenaire commercial de la quasi-totalité de ces États, la République populaire a clairement assis son hégémonie économique non seulement sur son environnement régional, mais sur l’ensemble de l’Indo-Pacifique. Surtout, elle apparaît désormais comme une force d’intégration économique autrement plus consensuelle qu’une administration américaine tiraillée entre ses alliances et ses intérêts commerciaux étroits. L’abandon par Donald Trump du Partenariat Trans-Pacifique (Trans-Pacific Partnership ou TPP) en constitue la meilleure illustration.

Particulièrement active, sa diplomatie lui a ouvert toutes les portes. Elle a notamment convaincu la plupart de ses partenaires asiatiques de tenir le plus grand compte de ses "intérêts fondamentaux", que cela soit Taïwan, le Tibet, le Xinjiang, la mer de Chine méridionale ou, bien évidemment, sur le plan intérieur, le rôle du Parti communiste chinois. Loin de défier les projets de Pékin dans les Spratleys ou même les Paracels, les capitales de l’ASEAN ont accepté de négocier un vague code de conduite peu susceptible de modifier la donne dans la zone.

Pour sa part, le Japon a renoncé à recourir à la force pour éloigner les bateaux chinois des Senkaku. Et ni les Australiens, ni les Britanniques, ni les Français n’oseront aller trop loin dans leurs rappels à la République populaire des règles du droit de la mer. En conséquence, les Américains sont bien seuls lorsqu’ils défient les prétentions chinoises en mer de Chine méridionale ou face à Taïwan.

Du fait de sa montée en puissance sans précédent, la Chine est parvenue à instaurer en Asie une nouvelle forme d’hégémonie. Celle-ci est pour l’heure plus économique que militaire, plus diplomatique que culturelle. Mais elle a modifié la situation géostratégique à l’avantage de la Chine et au détriment des États-Unis. Puissance du Pacifique, ces derniers ne quitteront pourtant sans doute jamais le continent asiatique. Et un grand nombre de voisins de la Chine continueront de rechercher avec les Américains les moyens, sinon d’endiguer celle-ci, du moins de rééquilibrer sa puissance retrouvée et de contenir ses projets les plus déstabilisateurs.

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