Interview de Mme Sibeth Ndiaye, secrétaire d'État, porte-parole du Gouvernement, à France Inter le 4 mars 2020, sur la crise du coronavirus en France.

Prononcé le

Intervenant(s) :

  • Sibeth Ndiaye - Secrétaire d'État, porte-parole du Gouvernement

Thématique(s) :

Texte intégral

NICOLAS DEMORAND
Avec Léa SALAME nous recevons ce matin dans "Le Grand entretien" du 7/9 la porte-parole du gouvernement, vos questions, amis auditeurs, dans une dizaine de minutes, 01.45.24.7000, les réseaux sociaux et l'application mobile d'Inter. Sibeth NDIAYE, bonjour.

SIBETH NDIAYE
Bonjour.

NICOLAS DEMORAND
La crise du coronavirus en France, c'est à ce jour 212 personnes contaminées, 4 morts, le ministre de la Santé, Olivier VERAN, a dit hier que la menace épidémique se rapproche en France, alors dites-nous où en sommes-nous ce matin, le fait de passer au fameux stade 3 de l'épidémie, est-ce désormais une certitude ?

SIBETH NDIAYE
Alors on n'a jamais aucune certitude en matière épidémiologique, mais on doit surtout se préparer, se préparer à toutes les éventualités. Aujourd'hui, quand on regarde la progression de l'épidémie en France, on a uniquement deux régions dans lesquelles on n'a pas de cas qui soit recensé à ce stade, mais on n'est pas non plus dans un stade épidémique. Je veux rappeler un chiffre tout simple, la grippe, chaque année, en France, atteint entre 2,5 millions et 3 millions de personnes. Aujourd'hui nous avons, à peu près, 200 personnes, un peu plus, de personnes qui ont été atteintes par le coronavirus, c'est, dans 80% des cas, une maladie qui se traduit par une très grosse grippe, mais, et malheureusement, dans 20% des cas, on a des formes qui sont plus sévères. Je pense que c'est important de remettre ça en perspective. Ensuite, notre objectif, actuellement, c'est de faire en sorte que nous ne basculions, le cas échéant, dans une phase épidémique, que le plus tard possible. Pourquoi ? Ça nous permet d'aguerrir et de préparer notre système de santé, ça nous permet aussi de passer l'épidémie de grippe, pour éviter d'avoir la conjonction de deux événements sanitaires qui sont importants, la grippe et le coronavirus en même temps.

LEA SALAME
Et, Sibeth NDIAYE, vous dites qu'il y a deux régions épargnées, lesquelles ?

SIBETH NDIAYE
Le Centre-Val de Loire et la Corse.

LEA SALAME
Les autorités allemandes disent, et reconnaissent de manière assez simple, ils disent que près de 70% des Allemands vont être touchés par le coronavirus, ici, en France, on a l'impression qu'on a du mal à donner des chiffres, du coup peut-être que ça contribue à la panique. Est-ce que vous avez des scénarios, est-ce que vous établissez des scénarios, est-ce que vous dites que, en tout il y a 300 000 Français qui risquent d'être contaminés, 5 millions, ce n'est pas la même chose, est-ce que vous pouvez nous donner des chiffres ?

SIBETH NDIAYE
Alors, évidemment, on établit des chiffres, mais l'épidémiologie c'est une science médicale qui a justement cette caractéristique-là de ne pas pouvoir vous donner au nombre près le nombre de personnes qui vont être atteintes, parce que, justement, ça dépend beaucoup des comportements individuels.

LEA SALAME
Evidemment qu'on ne vous demande pas des nombres près, mais est-ce qu'aujourd'hui vous anticipez, au gouvernement, les autorités sanitaires, anticipent, je ne sais pas, 5 millions, 10 millions de personnes risquent d'être touchées dans les prochains jours ?

SIBETH NDIAYE
Le fait que nous ayons, ou pas, une épidémie avérée qui circule sur l'intégralité du territoire d'une part, le fait de savoir combien de personnes vont être touchées, ça va dépendre des mesures qu'on est capable de prendre et des bons comportements qu'on peut faire adopter par la population française. Si tout le monde, systématiquement, se lave les mains, une fois toutes les heures, évite de se faire la bise, eh bien ça change les chaînes de contamination potentielle, et on voit bien que ces comportements-là, on le sait avec certitude, peuvent largement freiner la propagation de l'épidémie. C'est la raison pour laquelle on a un degré de préparation qui est important, et qui nous permettra, je l'espère, si nous rentrons dans une phase épidémique, d'en limiter et d'en atténuer largement les effets.

NICOLAS DEMORAND
Une bonne centaine d'écoles, de collèges, de lycées, étaient fermés en France hier, principalement dans l'Oise et le Morbihan, d'autres établissements scolaires vont-ils fermer ?

SIBETH NDIAYE
Alors, en ce moment nous sommes dans ce qu'on appelle le stade 2 de la gestion de la propagation du coronavirus, autrement dit, on veut qu'il y ait le moins de personnes malades et que l'épidémie, en tout cas que le coronavirus, pardon, pour être exacte, se diffuse le moins possible. Ce qui veut dire que dans les régions où on a des regroupements de cas, comme c'est le cas dans l'Oise, on ferme les écoles parce qu'on évite, là où il peut y avoir des rassemblements collectifs, on sait que les enfants sont très peu atteints par le virus, sans doute parce qu'ils ont une immunité qui leur permet de mieux y résister, mais on sait qu'ils peuvent être potentiellement des porteurs qui dissimilent le coronavirus, donc on fait en sorte que les enfants, dans une cour d'école, dans une classe, ne se côtoient pas.

LEA SALAME
Donc il y a d'autres écoles qui vont fermer ou non ?

SIBETH NDIAYE
C'est parce qu'on est au stade où nous avons, pour l'instant, des cas regroupés de manière localisée sur le territoire. Il y aura sans doute un moment, comme l'épidémie malheureusement risque fortement d'arriver, on ne va pas fermer toutes les écoles de France, comme quand il y a une épidémie de grippe en France, on ne ferme pas toutes les écoles de France. Je comprends vraiment que ce soit compliqué à concevoir, qu'il y ait des phases où on contraigne les choses, c'est le cas de la phase 2, pour éviter la propagation, mais quand on sera, si nous basculons malheureusement dans le stade 3, c'est-à-dire une épidémie qui circule sur tout le territoire, on ne va pas arrêter la vie de la France. Ce qu'on va faire, c'est faire en sorte que les 20% de malades, les plus fragiles, qui ont les formes les plus sévères, soient bien soignés, ça s'appelle atténuer les effets de l'épidémie.

LEA SALAME
Donc, si on comprend bien, en fait les mesures de confinement les plus drastiques vous les prenez aujourd'hui, et quand on basculera dans le stade 3 il y en aura moins, c'est ça ?

SIBETH NDIAYE
Exactement, c'est tout à fait la progression qui, je comprends, est contre-intuitive pour tout le monde, je le conçois parfaitement, moi-même je vous avoue que le jour où on a commencé à m'expliquer comment est-ce qu'on travaillait en épidémiologie, c'était il y a 3 semaines, j'ai eu du mal à comprendre, mais au début on est sur des mesures très individuelles, on dit aux gens, pour ne pas amener le virus sur le territoire, dès que quelqu'un arrive on met des mesures de confinement de quatorzaine, etc., et puis à un moment donné le virus circule sur des petits bouts de territoire, là c'est des mesures de confinement à l'échelle de ce territoire, et puis quand ça circule, si ça circule partout, là on laisse les gens vivre, mais on prend la précaution pour que les plus fragiles soient les mieux protégés.

NICOLAS DEMORAND
Les rassemblements de plus de 5 000 personnes en milieu confiné sont annulés ou reportés, on a parlé du Salon du livre, Salon du tourisme, un certain nombre de concerts, dimanche dernier le semi-marathon de Paris, en plein air, a été annulé, mais les matchs de foot ne se jouent pas à huis clos. Alors, là aussi, c'est contre-intuitif, expliquez nous pourquoi.

SIBETH NDIAYE
Alors, en fait, on a besoin de faire en sorte que les endroits où potentiellement le virus peut se répandre de manière facilité vis-à-vis d'un grand nombre de personnes, soient des rassemblements, ou des endroits, où on interdit justement ces rassemblements-là. Or, nous savons aujourd'hui que le virus se transmet par, ce qu'on appelle les gouttelettes, autrement dit je vous parle, vous n'êtes pas loin de moi, je postillonne, sans que ça se voit, et je vous transmets potentiellement la maladie. En revanche, pendant que je vous parle, le virus ne se répand pas dans l'air, donc si vous êtes à 2 mètres de moi, dans un espace qui est aéré, et dont l'air est régulièrement renouvelé, on n'a pas besoin de ce type de précaution, autrement dit, quand vous êtes dans un stade de foot, vous êtes à l'air libre, en fait il n'y a pas de transmission par les airs, il faut vraiment qu'il y ait un contact qui soit prolongé avec quelqu'un et une transmission par gouttelettes. C'est aussi la raison pour laquelle tout le monde ne portera pas de masque en France.

LEA SALAME
Alors c'est ça, on en vient aux masques. Alors d'abord, est-ce que vous, vous avez acheté des masques pour vous et vos enfants ?

SIBETH NDIAYE
Ah non, pas du tout. Pas du tout.

LEA SALAME
Vous rigolez, mais là la question c'est de savoir est-ce qu'on va acheter des masques ou pas…

SIBETH NDIAYE
Non, mais bien sûr.

LEA SALAME
Parce que les indications sont contradictoires. On nous dit c'est uniquement les gens contaminés que doivent porter un masque, et on nous dit que vous avez prévu 5 à 10 millions de masques, 15 à 20 millions de masques supplémentaires. On doit acheter des masques ou pas ? Soyez claire.

SIBETH NDIAYE
On ne doit pas acheter de masques, et d'ailleurs on ne peut pas en acheter puisque nous avons donné des instructions aux officines de pharmacie pour qu'elles ne distribuent des masques que sur prescription médicale, ou qu'aux professionnels de santé. Je m'explique. Dès lors que la transmission du coronavirus se fait par les postillons, les gouttelettes, en fait dans quelque chose qui est humide, à partir de là vous avez besoin que les gens qui sont contaminés, ou qui sont susceptibles fortement d'être contaminés, évitent de projeter, en quelque sorte, leurs gouttelettes avec du coronavirus, donc ce n'est qu'à ce type de "profil de patient" qu'on va donner des masques. Dans le même temps, vous savez que les personnels de santé, les personnels soignants, ils vont être beaucoup confrontés à des gens qui potentiellement sont malades, donc on les protège aussi, avec des masques de haute technicité tels que les FFP2, ou avec des masques chirurgicaux, en fonction des données de santé publique dont on va…

NICOLAS DEMORAND
Pas de risque de pénurie de masques ?

SIBETH NDIAYE
Non, il n'y a pas de risque de pénurie, d'abord pour les masques dits chirurgicaux, les bleus un peu plissés, en fait on a des stocks d'État qui ont été réalisés dans des mandatures précédentes, donc ils sont renouvelés, on les a, et on les déstocke progressivement pour s'assurer d'un bonne achalande des officines.

LEA SALAME
Donc on ne se rue pas dans les pharmacies pour acheter des masques, en revanche en s'y rue pour acheter des gels.

NICOLAS DEMORAND
Voilà, et quand on en trouve, ils sont extrêmement chers, les prix se sont envolés dans certains points de vente, la Répression des fraudes, on l'a appris hier, va donc enquêter sur ces augmentations de prix. Quand aurons-nous le résultat de cette enquête, et si des irrégularités, des hausses massives de prix sont constatées, est-ce qu'il va y avoir encadrement des prix, de cette petite bouteille-là par exemple ?

SIBETH NDIAYE
Alors, ce que nous voulons d'abord savoir avec certitude c'est si oui ou non il y a eu des abus et des malversations qui ont été effectués sur les prix des gels hydro-alcooliques, c'est la raison pour laquelle, sous l'autorité de Bruno LE MAIRE, le ministre de l'Economie, et d'Agnès PANNIER-RUNACHER, sa secrétaire d'État, on fait en sorte qu'il y ait des enquêtes pour faire une évaluation de la situation. Et puis, évidemment, s'il y a des choses pas bien qui ont été faites, elles seront sanctionnées, il ne s'agit pas forcément d'encadrer les prix, mais il s'agit de s'assurer que personne ne profite du malheur des autres, comme d'ailleurs il y a pu avoir des tentations, qui sont malheureusement bien humaines, et c'est la raison pour laquelle on réquisitionne les masques, pour que personne ne joue avec les prix.

LEA SALAME
Encore deux ou trois questions concrètes. Les municipales arrivent, c'est dans 10 jours maintenant, elles sont toujours, à l'heure où nous…

SIBETH NDIAYE
Les municipales, à l'heure où nous parlons, sont parfaitement maintenues, évidemment il faut qu'on puisse évaluer la situation à chaque fois, mais il n'y a franchement pas de raison d'annuler ces élections municipales.

LEA SALAME
Alors, craintes sur les isoloirs, comment on fait, les citoyens sont inquiets à l'idée de rentrer dans un bureau de vote, dans un isoloir, où sont passés d'autres centaines de citoyens, de signer tous avec le même stylo, qu'est-ce que vous avez prévu et qu'est-ce que vous avez prévu pour ceux qui vont dépouiller, qui craignent, qui vont donc toucher les bulletins que d'autres ont touché, qu'est-ce qui est prévu ?

SIBETH NDIAYE
Alors, il y a des consignes sanitaires, des bons gestes, dans ces bons gestes il y a le fait de se laver régulièrement les mains, on n'attrape pas non plus le coronavirus parce qu'on est en contact quelques minutes avec une surface qui n'est pas protégée ou qui n'est pas nettoyée, et donc il faut que chacun adapte les bons gestes, peut-être qu'il faut avoir des mesures plus contraignantes dans des endroits où on a une vraie circulation importante du virus, dans les endroits où il y a des gros clusters, ça on est en train de l'évaluer, on a un Conseil de défense spécifiquement dédié, non pas à la question municipales, mais à la question du coronavirus, on va examiner les mesures qui peuvent être prises, mais vraiment j'ai un message à l'attention de tous nos concitoyens, il n'y a pas de panique à avoir, on prend des mesures au fur et à mesure, étayées scientifiquement, et il ne faut pas avoir peur d'aller aux élections, c'est un très beau moment démocratique, on ne va pas les empêcher…

LEA SALAME
Donc il faut aller voter, ne pas avoir peur du coronavirus, c'est ce que vous dites clairement ce matin ?

SIBETH NDIAYE
Il ne faut pas ne pas aller voter parce qu'on a peur du coronavirus.

LEA SALAME
D'accord. Et les présidents de bureaux de vote, les assesseurs, vous êtes en train de réfléchir pour éventuellement leur donner, je ne sais pas, des gants, quelque chose ?

SIBETH NDIAYE
Alors, il ne s'agit pas d'avoir des gants, il ne faut pas sombrer dans la psychose, ce qui est certain c'est que nous connaissons les gestes barrières qui font qu'on n'est pas infecté par le coronavirus, ou qu'on réduit très profondément les potentialités d'infection, donc, c'est ces gestes barrière qu'on doit mettre en oeuvre de manière prioritaire.

NICOLAS DEMORAND
Sur le plan économique, le versant économique de cette épidémie, la prévision de croissance en France est revue à la baisse de 1,2 point à 0,9, -0,3 ce serait énorme, est-ce que vous confirmez ce -0,3, 3 est-ce que ça peut encore évoluer, est-ce que ça peut être moins, est-ce que ça peut être plus, dites-nous ?

SIBETH NDIAYE
La situation est évidemment très évolutive, ce dont nous sommes certains c'est qu'il y aura un impact économique du coronavirus, parce que c'est quelque chose qui est de l'ordre de la pandémie mondiale, et donc on voit bien que, à la fois, du côté des producteurs, donc principalement la Chine, mais aussi du côté de ceux qui achètent les biens, les marchandises, on voit bien qu'il y a un ralentissement économique. On sait que c'est au minimum 0,1 point, on craint que ce ne soit plus, donc c'est la raison pour laquelle on prendra des mesures de soutien, évidemment en coordination au niveau européen.

LEA SALAME
Lesquelles ? Question simple. Le secteur du luxe et le secteur du tourisme sont particulièrement touchés, le tourisme, l'activité dans les hôtels et l'événementiel en France chutent de 20%, parce que les Chinois ne viennent plus visiter la France, quelles mesures spécifiques pour ce secteur-là ?

SIBETH NDIAYE
Alors, on a des mesures qui sont bien rodées et qu'on a utilisées à d'autres moments, dans d'autres types de "crise", par exemple au moment des pics de samedis de Gilets jaunes dans le secteur du tourisme, par exemple pour des endroits où on avait moins de touristes qui pouvaient accéder, on a pris des mesures d'étalement fiscal et social, pour ne pas payer tout de suite ses charges, ses cotisations, et donc c'est des mesures qu'on peut réactiver assez facilement. On sait qu'il va y avoir un impact, peut être que cet impact peut n'être que conjoncturel et pas s'étaler dans le temps. Donc on sait qu'on dispose d'un arsenal de réactivité immédiate, et puis on verra s'il y a nécessité d'aller plus loin et de prendre des mesures de plus grande ampleur.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 9 mars 2020