Interview de Mme Sophie Cluzel, secrétaire d'État aux personnes handicapées, à France Inter le 11 février 2020, sur l'amélioration de la citoyenneté des personnes handicapées, l'intégration scolaire et la formation des enseignants.

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Texte intégral

NICOLAS DEMORAND
C'est une matinale spéciale, un 7/9 spécial, consacré au handicap, avec Léa SALAME nous recevons ce matin dans « Le grand entretien », la secrétaire d'Etat chargée des personnes handicapées et le président du Comité national consultatif des personnes handicapées. Grâce à Elodia MOTTOT cette émission disponible en langue des signes sur notre site Internet en vidéo. Vous avez la parole, amis auditeurs, dans 10 minutes, 01.45.24.7000, les réseaux sociaux et l'application mobile de France Inter. Sophie CLUZEL, bonjour.

SOPHIE CLUZEL
Bonjour.

NICOLAS DEMORAND
Et merci d'être à notre micro. Jérémie BOROY, bonjour.

JEREMIE BOROY
Bonjour.

NICOLAS DEMORAND
Et merci d'être également au micro d'Inter. 15 ans après la grande loi portée par Jacques CHIRAC, 15 ans jour pour jour, Emmanuel MACRON préside aujourd'hui une conférence nationale sur le handicap, les associations réclament des avancées pour améliorer concrètement, je les cite, « la vie quotidienne des personnes concernées. » Alors avant d'en venir à vos propositions, dites-nous ce qui a été fait ces 15 dernières années, depuis la loi de 2005. On sait que la France, Sophie CLUZEL, n'était pas en pointe sur le handicap, a-telle refait son retard ? Je précise que la question n'est ni politicienne, ni polémique, mais simplement dites-nous franchement où nous en sommes.

SOPHIE CLUZEL
D'abord vous dire que je suis très heureuse de présider, avec le président de la République, cette Conférence nationale du handicap, en tant que ministre, j'étais aux trois précédentes, en tant que militante associative, parent, présidente d'association, donc je connais les attentes des associations, elles sont immenses, bien sûr, parce que ça ne va jamais assez vite quand on est parent, quand on est une personne concernée, ça ne va jamais assez vite pour le quotidien, et vous l'avez très bien dit, ce que l'on veut aujourd'hui c'est pouvoir changer le quotidien. 15 ans après la loi, Claude CHIRAC sera présente, pour rappeler cet esprit de la loi, c'était important, parce qu'elle porte en elle tout ce que l'on veut vraiment changer, c'est-à-dire la participation des personnes, leur pleine citoyenneté et l'égalité des chances, et c'est ces trois piliers sur lesquels nous travaillons. En 2,5 ans nous avons vraiment voulu avancer sur la citoyenneté des personnes handicapées, parce que là nous avions encore des retards, nous avions des personnes, des personnes handicapées, majeures, protégées sous tutelle, qui étaient privées de leur droit de vote, nous les avons remis dans leur pleine citoyenneté. Mais vous avez parlé de simplifier la vie quotidienne, c'est ce que j'ai voulu en arrivant en donnant des droits à vie. C'est-à-dire que quand vous avez un handicap avéré, aujourd'hui, vous n'avez plus besoin de reprouver que vous êtes handicapé, quand vous êtes trisomique, aveugle, quand vous êtes sourd profond, quand vous êtes autiste sévère, là, ça y est, nous avons des droits à vie depuis le 1er janvier. Pour autant cette exécution elle n'est pas à la hauteur de ces droits qui ont été octroyés, donc nous devons travailler aussi à l'exécution, et cette exécution elle est compliquée parce qu'elle est partagée avec les départements, et donc il nous faut embarquer aussi les départements, qui sont chefs de file des politiques de solidarité, qui ont les clés de cette Maison du handicap, et donc nous travaillons aussi, et en 2,5 ans on pourra y revenir sur ces droits à vie.

LEA SALAME
Vous allez nous détailler les mesures qui vont être annoncées aujourd'hui, pour des résultats tangibles, mais d'abord je voudrais donner la parole à Jérémie BOROY.

(…) Entretien avec Jérémie BOROY

NICOLAS DEMORAND
Sophie CLUZEL, on considère qu'il y a aujourd'hui 12 millions de personnes handicapées, c'est-à-dire 1 Français sur 5, ça couvre un spectre très très large et seule la moitié de ces 12 millions de Français se déclarent handicapés. Comment on explique cela, est-ce que c'est par crainte de la stigmatisation, même si le regard a changé ces 15 dernières années, ou alors la République a-t-elle encore du mal à reconnaître les handicapés comme des citoyens de plein droit ?

SOPHIE CLUZEL
C'est, je pense, le maître mot, c'est citoyen à part entière. Beaucoup de personnes n'éprouvent pas le besoin de se déclarer parce que leur handicap n'a pas un impact au quotidien important, pour autant, pour ceux justement qui ont en ont besoin, et je pense par exemple au handicap psychique, qui peut avoir un retentissement important sur la carrière professionnelle, il nous faut vraiment pouvoir dire « oui, vous pouvez le dire et on va être là pour la compensation. » C'était le maître mot, ce que Jérémie BOROY a dit, aujourd'hui nous ne sommes pas assez en accompagnement, mais pas que la personne, de la société en général, il faut que l'entreprise soit accompagnée. C'est tout l'enjeu du Manifeste inclusion, que 140 entreprises ont signé, pour dire justement, nous devons faire notre place, mais pas que la place, nous devons mettre en place les adaptations, nous devons changer la façon de manager nos équipes pour faire la place. Donc, c'est tout l'enjeu de cette nouvelle Conférence nationale du handicap, c'est qu'on sort de l'entre soit du handicap, et on dit que la société civile a les clés pour pouvoir adapter cette société, c'est bien l'enjeu, tous concernés, tous mobilisés, les entreprises, les médias, il a été dit, et on a beaucoup avancé, mais aussi les élus au quotidien.

LEA SALAME
Les entreprises, on va en parler dans un instant, puisque les entreprises ne tiennent pas leurs engagements concernant le nombre d'embauche de personnes handicapées, dans un instant, mais un point encore plus important je dirais, c'est l'école, et vous allez en parler avec Emmanuel MACRON tout à l'heure dans la grande conférence. Pourquoi, pour vous poser la question simplement, pourquoi, Sophie CLUZEL, en France il y a encore des enfants et des adolescents handicapés qui ne sont pas scolarisés dans notre pays ?

SOPHIE CLUZEL
Parce que culturellement on a construit aussi une éducation à part, post-années 50, et on a confié aux associations, qui ont fait un boulot extraordinaire, de créer des établissements spécialisés, notamment pour les enfants, et donc maintenant on est en train de renverser. Depuis 2005 il était inscrit que l'enfant handicapé devait être à l'école de son quartier, force est de constater qu'en 2017 ce n'était pas encore le cas, c'est pour ça qu'on construit avec Jean-Michel BLANQUER…

LEA SALAME
Aujourd'hui il y en a 380.000, 380.000 enfants handicapés, ou adolescents, qui sont scolarisés, combien il y en a qui ne le sont pas à l'heure où on parle ?

SOPHIE CLUZEL
Et il y en a 80.000 aussi dans les établissements médico-sociaux, et ceux-là aussi ils ont besoin de scolarisation.

LEA SALAME
Combien il y en a qui ne sont pas scolarisés aujourd'hui ?

SOPHIE CLUZEL
Aujourd'hui, les enfants handicapés sont majoritairement à l'école, c'est ça aussi le message qu'il faut faire passer, 20.000 enfants, tous les ans, depuis 3 ans, de plus à l'école, mais ce qui m'importe moi, c'est qu'ils aient un vrai parcours scolaire et que ce ne soit pas des parcours hachés, et qu'il n'y ait pas une exclusion à un moment donné, et c'est ça, c'est là-dessus qu'on travaille. Je voudrais dire aussi que c'est l'embarquement de tous les ministres, nous avons 14 ministres ce matin à la Conférence du handicap, et bien sûr le ministre de l'Education nationale qui sera là pour répondre, parce que nous aurons un débat. L'engagement il est très important. Formation des enseignants, c'est capital, et là on n'est encore pas du tout à la hauteur parce que c'est encore des modules optionnels, ce que l'on veut c'est une vraie formation, pour outiller les enseignants sur de la pédagogie adaptée, mais c'est aussi cette coopération dans l'école, il faut ouvrir largement les portes de l'école aux experts, c'est toute l'adaptation de la société. Nous avons des experts du handicap, qui travaillent dans des établissements médico-sociaux, des psychomotriciens, des rééducateurs, des psychologues, il faut qu'ils se mettent au service du parcours scolaire, c'est comme ça qu'on y arrivera. Et aussi former, bien sûr, les accompagnants, quand certains enfants ont besoin d'accompagnant, mais je rappelle que tous les enfants n'ont pas besoin d'accompagnant, en revanche ils ont besoin de matériel pédagogique le jour où ils arrivent à l'école, ils ont besoin d'avoir les adaptations du matériel, ils ont besoin d'avoir une école accessible pour pouvoir circuler.

(…) Entretien avec Jérémie BOROY.

LEA SALAME
Le problème de la scolarisation c'est aussi, alors vous dites pas tout le temps, mais c'est aussi d'avoir besoin d'accompagnants, c'est-à-dire qu'il y a l'enfant qui est handicapé, qui va à l'école, l'enseignant doit être formé, et parfois ils ont besoin d'accompagnant, et c'est là, si j'ose dire, que le bât blesse. Aurélien PRADIE, de chez LR, dit ce matin dans Le Parisien, que la formation des accompagnants est dérisoire et que les budgets sont en baisse de 40 %. Vous lui répondez quoi ?

SOPHIE CLUZEL
Je réponds c'est faux. Il y a 2,6 milliards, sur l'Education nationale, juste pour vraiment tous les impacts de l'école inclusive, 2,6 milliards depuis le début du quinquennat. Nous avons stabilisé vraiment l'accompagnement, plus aucun accompagnant en contrat aidé, ils sont tous en contrat Education nationale, il n'y a plus de rupture d'accompagnement en cours d'année scolaire comme il pouvait y avoir…

LEA SALAME
Alors pourquoi il dit qu'ils sont en baisse de 40 %, il ment ?

SOPHIE CLUZEL
Eh ben je ne sais pas, je ne sais pas d'où ça sort, je vous le dis franchement, je n'en sais rien, parce qu'au contraire, jamais l'Education nationale n'a autant investi, dans la formation, dans l'accompagnement, dans les modalités des adaptations pédagogiques, dans la plateforme d'école inclusive, la plateforme numérique, pour outiller, donc il y a un vrai engagement du ministre de l'Education nationale à se dire « je suis le ministre de tous les enfants de la République, y compris les enfants handicapés, et même s'ils sont dans les établissements médico-sociaux, je suis leur ministre aussi. » Donc, cet impact, en fait, de la scolarisation, elle est très très importante sur le changement des pratiques.

LEA SALAME
Madame la ministre, vous ne m'avez pas répondu, combien il y a d'enfants qui ne sont pas scolarisés aujourd'hui, on n'a pas de chiffres ?

SOPHIE CLUZEL
Ecoutez, aujourd'hui il y a des chiffres qui sortent, on n'a pas une vision claire de ce qui se passe sur le territoire, je le dis franchement. Pourquoi ? Parce qu'on n'avait pas de système informatique commun à toutes les Maisons du handicap. Je remets 25 millions, justement, pour outiller les Maisons du handicap, pour que, enfin, on ait un système d'information commun, et que fin 2020 on ait les vraies bonnes statistiques, ça c'est indispensable pour piloter encore mieux, au plus près des territoires, les besoins, et avoir justement les moyens qui rempliront ces besoins.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 12 février 2020