Interview de M. Julien Denormandie, ministre chargé de la ville et du logement, à BFM Business le 11 février 2020, sur le nouveau mode de calcul de l'APL et le plan de lutte contre les logements vacants.

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CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Il a pris sa plume pour écrire à 12.000 propriétaires qui ne veulent pas louer leur logement, Julien DENORMANDIE, ministre chargé de la Ville et du Logement, est votre invité, Hedwige CHEVRILLON.

HEDWIGE CHEVRILLON
Bonjour Christophe, bonjour Julien DENORMANDIE.

JULIEN DENORMANDIE
Bonjour.

HEDWIGE CHEVRILLON
Merci d'être avec nous, vous êtes effectivement en charge de la Ville et du Logement, vous avez lancé hier un grand plan justement pour essayer de lutter contre ce fléau immobilier qui est le logement vacant, je crois que selon l'INSEE il y a plus de trois millions de logements. Peut-être juste une petite question d'abord, vous avez j'imagine suivi ce qui s'est passé hier au siège de BlackRock qui s'est fait dévaster par des militants écologistes dénonçant l'urgence climatique et l'inaction des PDG et de l'Etat. Comment faire pour lutter contre ces intrusions extrêmement violentes, on a vu il y a plusieurs jours que c'était la CFDT, maintenant c‘est BlackRock, qu'est-ce qu'on peut faire, comment vous réagissez ?

JULIEN DENORMANDIE
D'abord la première chose c'est que tout acte qui revêt un caractère illégal mais qui est pris au motif d'une cause n'est pas justifiable et je crois qu'il faut les dénoncer. Ce que je regrette aujourd'hui c'est que vous avez beaucoup de responsables qui ne les dénoncent plus. Pourquoi je le regrette ? Parce que c'est une forme de caution donnée à des personnes qui agissent de la sorte, quand on s'introduit dans le siège effectivement d'organisations syndicales, lorsqu'on coupe le courant à des usagers, etc., etc. Je crois qu'il faut être extrêmement clair et moi j'en appelle à tous les responsables notamment politiques pour condamner ces actes dès lors qu'ils ont un caractère illégal.

HEDWIGE CHEVRILLON
D'accord. Deux petites questions d'actualité, d'abord sur le nouveau mode de calcul des APL, on l'a attendu, il y a des reports successifs…

JULIEN DENORMANDIE
Ce sera le 1er avril.

HEDWIGE CHEVRILLON
Vous maintenez que ce sera pour le 1er avril ?

JULIEN DENORMANDIE
Bien sûr ce sera le 1er avril, c'est un chantier pour que tout le monde le comprenne bien qui est extrêmement important pour moi, c'est un vrai chantier politique, c'est de se dire qu'aujourd'hui personne ne peut comprendre mais absolument personne que le calcul de vos APL est fonction de qui vous étiez il y a deux ans, c'est aberrant, et pourtant c'est le cas.

HEDWIGE CHEVRILLON
Oui mais on voit combien c'est sensible de toucher aux APL, vous êtes bien passé pour le savoir.

JULIEN DENORMANDIE
Bien sûr on voit combien c'est sensible mais ma responsabilité en tant que ministre c'est de faire améliorer le système, or aujourd'hui personne ne peut concevoir que ce qu'on vous donne c'est en fonction de vos revenus d'il y a deux ans parce que ça crée des injustices. Et donc on finit tous ces changements et ce sera en application au 1er avril, c'est une très grande réforme qui ira jusqu'au bout et qui sera mise en place donc au 1er avril.

HEDWIGE CHEVRILLON
Et puis accessoirement mais par les temps qui courent c'est plutôt bénéfique, ça devrait rapporter 1,2 milliard, c'est ça, faire économiser grosso modo 1,2 milliard ?

JULIEN DENORMANDIE
Environ un milliard, pourquoi ? Tout simplement parce qu'entre il y a deux ans et aujourd'hui il y a eu 500.000 créations d'emplois, il y a eu des centaines de milliers de personnes qui sont sorties du chômage pour retrouver un emploi et donc dès facto ça veut dire que leur niveau d'APL sera fonction de leur situation aujourd'hui. Moi je me réjouis de voir que dans notre pays 500.000 personnes ont retrouvé un emploi, c'est une réforme qui encore une fois est importante, juste et qui montre qu'on est capable de faire des réformes de structure en profondeur, c'est ça qui m'importe.

HEDWIGE CHEVRILLON
Oui, le mot "réforme juste" on voit bien que c'est un peu compliqué en ce moment parce que c'est le mot qui est ressorti systématiquement dans les éléments de langage sur la réforme des retraites, c'est compliqué, donc c'est pour ça que je…

JULIEN DENORMANDIE
Oui mais je mets au défi quiconque qui nous écoute de comprendre pourquoi on donnerait aujourd'hui des APL en fonction de qui vous étiez il y a deux ans, ça veut dire qu'une femme qui il y a deux ans a été à temps plein et aujourd'hui à mi-temps elle n'a pas le bon niveau d'APL qu'elle devrait avoir, ce n'est pas normal.

HEDWIGE CHEVRILLON
Julien DENORMANDIE, vous avez annoncé hier, donc merci d'être avec nous, un grand plan de lutte contre les logements vacants, trois millions en France selon l'INSEE, combien à Paris ?

JULIEN DENORMANDIE
Il faut faire très attention quand on parle de trois millions parce que…

HEDWIGE CHEVRILLON
C'est le chiffre que vous avez sorti hier, c'est pour ça que je le reprends !

JULIEN DENORMANDIE
Hier, moi je vise précisément 200.000 logements qui sont des logements, 200.000 c'est énorme, c'est quasiment la moitié d'une année de production, 200.000 logements qui sont surtout dans les zones dites tendues, c'est-à-dire là où on a un besoin de logements et qui peuvent être remis sur le marché. Pourquoi je dis 200.000 et pas trois millions ? Parce que par exemple dans les chiffres de l'INSEE dans ces trois millions figurent tous les logements qui sont sur les sites de location, ce qu'on appelle le logement vacant mais entre deux locations. Donc il ne faut pas prendre ce chiffre de trois millions mais c'est un objectif de 200.000 logements à remettre sur le marché, c'est colossal ! Hier j'ai lancé effectivement un plan très important de remise sur le marché de ces logements parce que dans notre pays personne aussi ne peut accepter qu'on ait autant de difficultés à se loger et pour autant 200.000 logements vacants.

HEDWIGE CHEVRILLON
Et combien à Paris parce que c'est sûr que c'est dans la métropole ?

JULIEN DENORMANDIE
En gros vous avez trois zones qui sont principalement concernées, l'Ile-de-France, le Nord et le Sud-est et ces 200.000 logements sont répartis entre ces trois zones, à chaque fois plusieurs dizaines de milliers de logements. Mais quand vous prenez en Ile-de-France plusieurs dizaines de milliers de logements n'oubliez pas qu'à Paris une année de production c'est entre 2 à 4.000 logements, donc vous voyez à quel point c'est colossal si à l'échelle de l'Ile-de-France on remet plusieurs dizaines de milliers de logements.

HEDWIGE CHEVRILLON
Ma question c'est comment faire, il y a des particuliers, c'est vrai, c‘est 80% je crois grosso modo qui appartiennent à des particuliers qui ont peur des impayés malgré la garantie Visale que vous avez établie. Il y a aussi la peur de ne pas pouvoir évacuer, expulser ces locataires s'ils ne payent pas. On voit qu'il y a beaucoup de craintes, on a créé beaucoup de craintes et beaucoup de contraintes aussi !

JULIEN DENORMANDIE
Vous voyez, votre phrase est exactement ce contre quoi je me bats.

HEDWIGE CHEVRILLON
Oui, oui, j'imagine bien !

JULIEN DENORMANDIE
On a créé beaucoup de craintes, aujourd'hui…

HEDWIGE CHEVRILLON
Et de contraintes !

JULIEN DENORMANDIE
Aujourd'hui il y a beaucoup d'idées préconçues, il y a cette image assez simpliste mais qui pourrit la relation entre les propriétaires et les locataires qui est un propriétaire serait un nanti et un locataire aurait comme principal jeu de mettre le désordre dans l'appartement qu'il loue, ce n'est pas vrai, le montant des impayés dans notre pays c'est de l'ordre de 1% mais il n'empêche, que, établi et donc moi je fais avec ce que j'ai, c'est cette perception qui est établie. Donc qu'est-ce que j'ai lancé hier ? J'ai lancé un plan d'accompagnement des propriétaires qui ont des logements vacants et je dis aux propriétaires qui craignent de louer leur logement "prenez la garantie Visale qu'on a mise en place, visale.fr, c'est gratuit, ça vous garantit contre les impayés de loyers et ça vous garantit aussi pour la remise en état du bien".  En deux ans il y a 200.000 propriétaires qui l'ont essayée et adoptée cette garantie, "elle est encore une fois gratuite, elle n'impose qu'une seule chose c'est que vous puissiez louer votre bien à quelqu'un de moins de 30 ans. Et vous êtes garanti sur tout mais sur tout, donc "essayez-la, vous verrez, vous l'adopterez", 200.000 propriétaires en un peu plus d'un an et demi.
Et puis vous avez d'autres propriétaires qui eux aimeraient bien mais ça nécessite de faire des travaux dans leur logement et ça coûte beaucoup d'argent et à eux…

HEDWIGE CHEVRILLON
Oui, on a supprimé le CITE.

JULIEN DENORMANDIE
Non, on la transforme en une prime, s'il vous plaît, Madame CHEVRILLON !

HEDWIGE CHEVRILLON
Non mais, attendez, en une prime beaucoup plus compliquée ! Alors allons-y, continuez.

JULIEN DENORMANDIE
Non, non, beaucoup plus simple, Ma Prime Rénov beaucoup plus simple, ah non, non, on ne peut pas dire ça. Mais il y a des propriétaires qui disent "moi j'aimerais bien mais il faut faire des travaux" et pour faire ces travaux je leur dis "Etat que je représente en tant que ministre, collectivités locales on a développé beaucoup d'aides mais face à toutes ces aides on a créé pour vous une plateforme, ça s'appelle facilhabitat.fr. Sur facilhabitat vous êtes accompagné pour qu'on vous donne toutes les aides dont vous avez besoin"  Et donc aujourd'hui il n'y a aucune raison de ne pas remettre un bien vacant sur le marché, soit une garantie, soit…

HEDWIGE CHEVRILLON
Et avec un plafonnement des loyers ou pas ?

JULIEN DENORMANDIE
Non, sans plafonnement des loyers, c'est ça qui est très bien, la garantie Visale il n'y a aucun plafonnement des loyers, aucun. Et donc je dis aux propriétaires "en fait le fait de ne pas mettre votre logement sur le marché c'est perdant-perdant-perdant, c'est perdant pour vous, c'est perdant pour nous, c'est perdant pour les locataires. Passons dans un système gagnant-gagnant-gagnant, on vous accompagne et on fait en sorte que vous ne preniez aucun risque".

HEDWIGE CHEVRILLON
Il y a aussi les institutionnels, les "zinzins" comme on dit, qui détiennent beaucoup de logements, de grands immeubles vacants…

JULIEN DENORMANDIE
Ou des bureaux vacants.

HEDWIGE CHEVRILLON
Ou des bureaux vacants, voilà, là vous dîtes "peut-être qu'on pourrait avoir recours à des réquisitions", c'est une petite menace, vous faîtes passer le message, Julien DENORMANDIE ?

JULIEN DENORMANDIE
Oui et ces institutionnels le savent très bien mais là aussi personne ne peut comprendre qu'il y ait par exemple dans certaines grandes métropoles des immeubles de bureaux vacants depuis longtemps et en bas de ces immeubles vous ayez des personnes qui dorment à la rue, c'est inconcevable ! Et donc face à ça qu'est-ce qu'on fait ? Le même système, moi j'accompagne, j'incite et par contre si ça ne marche pas je n'exclus rien. Comment j'accompagne, j'incite ? Avec Action Logement on a créé une foncière, 500 millions d'euros, pour accompagner tous les institutionnels qui veulent transformer leurs bureaux vacants pour en faire du logement.

HEDWIGE CHEVRILLON
Ça rapporte moins…

JULIEN DENORMANDIE
Pour aller même plus vite j'ai changé la loi. La question, vous avez raison de la pointer du doigt, la question est non seulement le gain financier mais la façon dont ces immeubles vacants sont comptés dans le bilan de ces grands institutionnels qui fait qu'aujourd'hui on avait des cas aberrants où il fallait mieux laisser un immeuble vacant parce qu'au titre du bilan de ces entreprises c'était plus avantageux, moi je ne peux pas l'accepter. Donc ce que je dis c'est que je vous incite, je vous accompagne, une foncière de 500 millions d'euros, et si jamais ça ne marche pas je n'exclus rien y compris la réquisition, j'ai modifié la loi pour se faire pour pouvoir réquisitionner, en faire un centre d'hébergement d'urgence. Vous savez quoi ? Il y a beaucoup d'entreprises qui jouent le jeu, je voudrais en citer une parce qu'elle a fait un travail exemplaire, GECINA, GECINA…

HEDWIGE CHEVRILLON
Foncière GECINA, oui.

JULIEN DENORMANDIE
La foncière GECIINA, depuis ces derniers jours elle m'a mis à disposition un immeuble dans le 14ème arrondissement de Paris, des bureaux vacants, pour en faire un centre d'hébergement d'urgence.

HEDWIGE CHEVRILLON
Voilà, c'est bien, vous leur laissez combien de temps, six mois à partir d'aujourd'hui, Julien DENORMANDIE ?

JULIEN DENORMANDIE
A partir d'aujourd'hui et puis on va faire un bilan au fur et à mesure effectivement, le prochain bilan on le fera juste avant l'été.

HEDWIGE CHEVRILLON
Oui, dans le crédit immobilier comment enrayer la bulle, on a vu qu'il y a eu une petite passe d'armes du reste entre vous et Xavier BERTRAND parce que la BANQUE DE FRANCE s'est émue en disant « il y a trop de crédits immobiliers, il y a une bulle qui est en train de se créer notamment, il faut peut-être interdire dorénavant les crédits au-delà de 25 ans". Il y a donc Xavier BERTRAND qui dit "ça pénalisent les plus pauvres, 100.000 personnes les plus pauvres". Vous dites que non, il y a quand même une bulle immobilière, il faut faire attention, non ?

JULIEN DENORMANDIE
Moi mon seul objectif c'est de protéger les Français et c'est pour ça que je n'aime pas cette démagogie dans laquelle est rentrée Xavier BERTRAND d'abord en assénant des chiffres faux sur la sécurité et désormais sur les crédits à l'immobilier, d'ailleurs la BANQUE DE FRANCE elle-même a réagi à ces propos. Pourquoi je dis ça ? Parce qu'aujourd'hui moi mon objectif c'est d'accompagner la construction et notamment l'accession à l'immobilier. En 2018 les prêts à l'accession c'est plus de 870.000, lorsque Xavier BERTRAND était ministre c'était 560.000, donc on a profondément augmenté, profondément, avec des taux d'intérêt qui n'ont jamais été aussi bas, maintenant il faut faire attention et protéger les Français. Mais je tiens à le dire aussi, dans ce qu'on a demandé aux banques le gouverneur de la BANQUE DE FRANCE l'a demandé aux banques, il y a effectivement la possibilité à celles-ci d'être souples vis-à-vis des primo-accédants, ce qui est essentiel.

HEDWIGE CHEVRILLON
Bulle immobilière ou pas, on y est ?

JULIEN DENORMANDIE
Non, au moment où on se parle non mais la question c'est l'endettement des Français c'est ce sur quoi il faut être attentif évidemment, la protection des Français c'est ça qui m'oblige.

HEDWIGE CHEVRILLON
Merci beaucoup Julien DENORMANDIE d'avoir été avec nous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 12 février 2020