Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur la situation en Méditerranée orientale, la Libye et les tensions entre l'Iran et les États-Unis, Le Caire le 8 janvier 2020.

Prononcé le

Intervenant(s) :

Circonstance : Conférence de presse conjointe avec M. Sameh Choukri, ministre égyptien des affaires étrangères

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Texte intégral

Merci Sameh.


Nous avons aujourd'hui eu une réunion très importante avec mes collègues égyptien, grec et chypriote et avec la participation du collègue italien. Je remercie Sameh Choukri de l'avoir organisée et de nous avoir accueillis. Cette réunion nous a permis d'aborder la situation en Méditerranée orientale. C'est cette situation qui est notre préoccupation commune. Le format dans lequel nous sommes réunis aujourd'hui, à mon sens, a vocation à se renouveler et à se répéter. En effet, les récentes découvertes gazières ouvrent de nouvelles opportunités pour le développement de cette Méditerranée orientale. Mais en même temps cet espace maritime est aujourd'hui traversé par des tensions et des crises. Nous souhaitons contribuer à les résoudre. La signature récente d'un protocole d'accord sur la délimitation des frontières maritimes entre la Turquie et le gouvernement libyen est dans ce contexte un sujet de préoccupation majeure.

L'Union européenne s'est exprimée très clairement à ce sujet lors du Conseil européen des 12 et 13 décembre. Nous avons rappelé à cette occasion que cet accord, qui est une mise en cause directe des intérêts des Etats membres de l'Union européenne, n'avait aucune portée juridique et en particulier il touchait Chypre et la Grèce, et que cet accord n'était pas conforme au droit international. La Turquie a vocation à être un acteur important en Méditerranée orientale, a vocation à être un pilier de la stabilité de cette zone, mais elle ne peut le devenir que si elle respecte le droit de la mer et accepte de s'inscrire dans un dialogue avec les autres pays riverains.

Trois principes doivent permettre à la Méditerranée orientale de devenir un espace de stabilité et de prospérité : le respect du droit international, le respect de la souveraineté des Etats, le dialogue et la concertation pour résoudre les différends et non la militarisation ou la décision d'actes unilatéraux.

Nous avons également, Sameh Choukry y a fait référence, abordé la situation en Libye. Nous avons souligné notre commun attachement à la stabilité et à l'unité de ce pays. Cette stabilité et cette unité est essentielle pour toute la région, du Maghreb au Sahel, et aussi pour la sécurité de l'Europe. Nous avons apporté notre soutien au processus de Berlin et à la tenue de la prochaine conférence internationale. Nous avons aussi apporté tout notre soutien au représentant spécial des Nations unies, M. Ghassan Salamé et à la mise en place d'un dialogue inter-libyen qui doit être conduit sous l'égide des Nations unies et de l'Union africaine.

C'est une bonne réunion, un bon principe, un bon périmètre et qui, je l'espère, aura des retombées très positives, à la fois pour la souveraineté des pays de la région de la Méditerranée orientale, des pays riverains, mais aussi pour le développement d'un processus de paix en Libye, que la conférence de Berlin, je l'espère, pourra clarifier et initier.


Q - (al-Arabiya) Libye

R - Je voudrais répondre, avec trois observations, à cette interrogation. La première observation dont nous sommes convaincus : il n'y aura pas de solution militaire à cette crise, il faut que personne n'y pense. La solution ne peut être que politique.

Ma deuxième conviction, c'est qu'il n'y aura pas de solution à cette crise si on ne respecte pas le droit international et si les résolutions des Nations unies ne sont pas respectées à la lettre.

Troisième remarque, il n'y aura pas de solution à cette crise si certains envisagent la balkanisation ou la non intégrité du territoire libyen, qui doit être unique dans ses frontières.

À partir de ce moment-là, comment aborde-t-on la solution politique ? Eh bien en mettant autour de la table l'ensemble des acteurs pour parrainer, par la communauté internationale toute entière, un processus inter-libyen qui devrait aboutir à différentes étapes, que ce soit d'abord le cessez-le-feu, puis ensuite l'unification des institutions, le démembrement des milices, le partage des ressources et progressivement la mise en oeuvre d'un dialogue inter-libyen permettant des élections. On connaît la feuille de route. Il faut donc que la communauté internationale la parraine et c'est l'objectif de la réunion de Berlin à laquelle nous apportons tout notre soutien.

Voilà en résumé mes convictions.

Q - (Reuters) Sur l'Iran, quelle réaction à ce qui s'est passé ce matin ? Des mesures sont-elles à l'étude pour sanctionner le programme balistique de l'Iran ?

R - Vous mélangez plusieurs sujets en même temps. Je vais être très clair aussi. D'abord, l'attaque contre le général Soleimani n'est pas une initiative de la coalition contre Daech, c'est une initiative américaine initiée en raison de considérations de sécurité qui sont propres aux Américains. Ceci étant, nous avons condamné les actions qui ont été menées contre les emprises de la coalition anti-Daech, des emprises en Irak. Nous avons condamné ces actions qui ont été menées contre les alliés de la coalition, c'est-à-dire en particulier les tirs de roquettes et des attaques contre l'ambassade des Etats-Unis. Nous appelons à la désescalade et ce depuis déjà plusieurs mois. Nous sommes convaincus que si nous n'abordons pas dans la négociation l'ensemble des questions qui se posent, au-delà même de l'accord de Vienne, sur sa prolongation au-delà de 2025 et sur la stabilité de la région, la sécurité des acteurs, la sécurité dans le Golfe dans le cadre d'une négociation, alors on aboutira à de mauvaises décisions et à des mauvaises réactions ; c'est ce qu'il se passe.

La volonté, la répétition d'initiatives prises par le président Macron pour permettre une sortie par la négociation a pour l'instant échoué, mais elle est toujours sur la table pour nous. Nous condamnons donc toute forme d'escalade. Ce qui s'est passé, par des tirs de missiles sur des emprises de la coalition contre Daech par l'Iran, il y a quelques heures, nous l'avons condamné. Mais nous appelons par ailleurs plus que jamais à mettre fin au cycle de violence, et nous sommes tout à fait déterminés, avec tous ceux qui le souhaitent, à participer à l'apaisement des tensions.

C'est l'intérêt de tous. Chacun déclare ne pas vouloir la guerre, alors faisons en sorte que ce processus d'escalade s'arrête et qu'on ouvre les chemins de la négociation. Cela suppose aussi qu'on poursuive la lutte contre Daech, parce que l'objectif de la coalition contre Daech, le seul, c'est la lutte contre Daech et que cela se fasse dans le respect de la souveraineté de l'Irak.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 10 janvier 2020