Le dollar, monnaie de réserve mondiale

Par  Manon-Nour Tannous - Maître de conférences à l'université de Reims (Paris II/ Collège de France)

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Monnaie américaine, le dollar est également une monnaie internationale. Elle est une unité de compte (qui permet d’établir le prix de chaque bien), ainsi que la devise dans laquelle sont réalisées la plupart des transactions financières et une grande partie du commerce. Mais surtout, le dollar est la première monnaie de réserve mondiale.

Cela signifie que les différentes banques centrales nationales, qui constituent des réserves de change à la fois en devises étrangères et en or, le font en majorité en dollars. La constitution de ces réserves peut servir soit à entretenir la confiance des marchés par rapport à la devise nationale (et donc à garantir la capacité d’emprunter), soit à permettre de résister à l’instabilité des flux financiers. Si par exemple, la Banque centrale européenne décide de vendre des dollars pour racheter des euros, cela entraînera une appréciation de la devise européenne par rapport au dollar. Un pays peut aussi puiser dans ses réserves de change pour financer son déficit commercial.

Ce statut du dollar date de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Avec le système de Bretton Woods sont posées les bases de la convertibilité du dollar en or, selon une parité fixe de 35 dollars pour une once d’or. Traduisant la puissance économique américaine, le dollar, au même titre que la livre sterling au début du XXe siècle, devient la monnaie de réserve des banques centrales, qui conservent sous forme d’avoirs en dollars une partie importante de leurs réserves de change. Cela reflète la confiance en la stabilité de cette monnaie, comme l’illustre la formule « as good as gold », le dollar apparaissant comme aussi bon que l’or.

La fin du système de Bretton Woods au début des années 1970 – notamment du fait de l’accumulation de réserves de dollars dans les banques centrales – ne change pas la donne. Elle va même permettre l’avènement de l’étalon-dollar, le dollar se substituant à l’or comme gage de stabilité et donc, comme première monnaie de réserve mondiale.

Le fait que le dollar ait ce statut permet aux États-Unis d’être dispensés de constituer des réserves de change en devises d’autres pays, et surtout de financer les déficits de leur balance de paiements. Cela est dû à leur pouvoir de création monétaire, également appelé droit de seigneuriage (gain obtenu par l’émission de billets). En effet, l’émission supplémentaire de dollars permet de financer la dette américaine à moindre coût. En particulier, les actifs financiers américains, notamment les obligations du Trésor, sont très attractifs, étant considérés comme des investissements à faible risque et ainsi prisés par les autres États pour constituer leurs réserves.

La crise de 2008 n’a pas modifié l’attrait exercé par le dollar. Son rôle de valeur-refuge s’en est même trouvé augmenté. Cette monnaie est notamment privilégiée par les pays émergents, dont certains se remettent encore des crises financières de la fin des années 1990. L’accumulation de réserves apparaît alors comme une garantie, au vu du fait que de nombreuses devises sont arrimées au dollar, et comme un moyen de résister à d’éventuels chocs systémiques. Cela peut être expliqué par trois raisons. Tout d’abord, le dollar est adossé à la puissance économique américaine, qui inspire confiance. Ensuite, l’ampleur de la dette publique américaine garantit, pour les créanciers (et détenteurs d’une partie de cette dette), une politique jugée peu risquée par une créance relativement liquide. Enfin, la détention de dollars dans leurs réserves permet aux banques centrales de protéger leur monnaie contre une dépréciation. Aujourd'hui, plus de 60 % des réserves des banques centrales sont libellées en dollars. Autrement dit, le dollar pèse près des deux tiers des réserves mondiales.

Pourtant, face à l’accumulation des déficits américains, plusieurs banques centrales ont opté pour une diversification de leurs réserves. Dans ce contexte, plusieurs monnaies concurrentes ont pu prétendre au statut de monnaie de réserve majeure. Tout d’abord, on songe à l’euro, seconde monnaie de réserve au monde. Mais celui-ci ne peut aujourd'hui devenir monnaie de réserve de remplacement du dollar, notamment parce que les pays membres de la zone euro n’ont pas mutualisé leurs dettes, même partiellement.

Le yuan chinois fait par ailleurs figure de challenger. En 2018, la Banque centrale allemande l’a intégré dans ses réserves de change, rejoignant ainsi une cinquantaine d’instituts monétaires dans le monde. Cette diversification apparaît comme un gage de sécurité en cas d’attaque spéculative. Toutefois, le poids du yuan en tant que monnaie de réserve reste limité. Selon le FMI, à la fin de l’année 2017, le yuan pesait 1,1 % des réserves mondiales de change, contre 20 % pour l’euro et 63,5 % pour le dollar américain.

Ces difficultés tiennent à un décalage bien connu des économistes : devenir une puissance monétaire n’est pas automatiquement lié au fait d’être une puissance économique et commerciale reconnue. En effet, il faut avant tout inspirer confiance, et surtout que le pays soit susceptible d’offrir des actifs libellés dans sa propre monnaie. Seuls les États-Unis semblent pour l’heure remplir ces conditions. Pour diverses raisons, le gouvernement chinois lui-même continue à accroître ses propres réserves en dollars. Aussi le dollar conserve-t-il ce rôle de première monnaie de réserve mondiale.