Donald Trump, les médias et l’opinion publique

Depuis son élection en 2016, le président Trump est extrêmement agressif à l’encontre des médias et des journalistes. Cette relation tendue s’inscrit dans un mouvement plus ancien aux États-Unis de polarisation des médias et de montée en puissance des fausses informations (infox).

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Comment le président Trump perçoit-il les médias ?

Président populiste et hors normes, Donald Trump s’en prend régulièrement à certains médias, une attitude en rupture totale avec les traditions américaines. En effet, la liberté d’expression et la liberté de la presse sont garanties par le premier amendement de la Constitution et bénéficient à ce titre d’un statut quasiment sacré dans le pays.

Mais le Président déteste ce qu’il appelle les « grands médias progressistes » (mainstream liberal media). Il les accuse d’imposer à la société américaine une vision « politiquement correcte » au profit des élites diplômées et bien-pensantes des grandes villes. Son hostilité participe ainsi de sa posture anti-élites.

L’opinion publique américaine s’informe de plus en plus par l’intermédiaire des sites en ligne et des réseaux sociaux. Elle fait néanmoins peu confiance aux médias en général, surtout du côté républicain.

Reprenant une autre caractéristique des dirigeants populistes, Donald Trump cherche également à contourner les médias pour établir une relation directe avec le peuple. Son fil twitter en est l’instrument privilégié. Cependant, au-delà de cette détestation, D. Trump réussit aussi admirablement à manipuler les médias de tous bords en dominant le cycle de l’information. Les médias traditionnels semblent jusqu’à présent impuissants autant face aux attaques du Président qu’à la propagation de fausses nouvelles (fake news).

L’opinion publique américaine s’informe de plus en plus par l’intermédiaire des sites en ligne et des réseaux sociaux. Elle fait néanmoins peu confiance aux médias en général, surtout du côté républicain.

La société américaine dans son ensemble commence d’ailleurs à prendre conscience des risques démocratiques engendrés par l’utilisation massive des réseaux sociaux dans le cycle informationnel. La séquence politique inédite que connait l’Amérique à l’heure actuelle voit donc fonctionner un triangle très complexe entre le Président, les différents médias et l’opinion publique.

 

Pourquoi Donald Trump s’en prend-il au « grands médias progressistes » ?

Les antécédents du président Trump en matière de relations avec CNN, le Washington Post ou le New York Times sont éloquents. Dès 2015-2016, pendant ses meetings de campagne, il pointait les journalistes présents dans la salle en les désignant à la vindicte de l’assistance au cri de «fake news !» (fausses informations ou « infox »).

Ses attaques n’ont pas cessé depuis. Au lendemain des élections de mi-mandat de novembre 2018, il a fait retirer son accréditation à la salle de presse de la Maison-Blanche à un journaliste de CNN, Jim Acosta, au prétexte fallacieux que ce dernier aurait physiquement repoussé la stagiaire qui tentait de lui reprendre son micro (cette accréditation a depuis été rendue au journaliste).

En février 2019, à la suite de la publication d’un reportage du New York Times sur les tentatives du Président d’influencer les personnes chargées des différentes enquêtes le concernant, Donald Trump a traité le journal, sur twitter, de « véritable ennemi du peuple ». S’il avait déjà souvent utilisé le terme à propos de la presse en général, il ne l’avait pas encore directement utilisé pour parler du New York Times, considéré, avec le Washington Post, comme l’un des principaux journaux d’opposition.

Les médias débattent de l’attitude à adopter face aux attaques du Président, comme lors de l’incident de novembre 2018 avec Jim Acosta. Fallait-il qu’ils réagissent en boycottant la salle de presse de la Maison-Blanche ? Fallait-il au contraire qu’ils prennent les choses de haut, ne s’attardant pas sur l’incident pour continuer à traiter les problèmes de fond de l’Amérique ? Dans le premier cas, D. Trump aurait pu démontrer une nouvelle fois à sa base électorale que la presse est unie contre lui. Dans le second, les journalistes auraient laissé croire qu’ils courbaient l’échine devant les méthodes du Président… Aucune solution n’était donc satisfaisante.

 

Dans sa bataille contre les médias, quelles sont les motivations de Donald Trump ?

Le président Trump entend contourner les médias pour communiquer directement avec le peuple. Le président Franklin D. Roosevelt avait été le premier à s’adresser directement à la population, grâce à la radio. Au cours de 30 conversations au coin du feu (Fireside Chats), conduites de 1933 à 1944, il avait cherché à rassurer les Américains en expliquant les grandes mesures du New Deal puis les grandes étapes de la Seconde Guerre mondiale.

Avec les réseaux sociaux, l’actuel Président franchit une nouvelle étape. Donald Trump est inscrit sur twitter depuis septembre 2009. Au printemps 2020, son profil indique plus de 70 millions d’abonnés et plus de 49 200 tweets émis. Ses messages sont souvent rédigés à l’aube, entre 6 heures et 9 heures, en réaction aux émissions politiques du matin diffusées sur CNN, Fox News et MSNBC, qu’il regarde assidument.

Bien sûr, l’objectif et le ton des tweets du président Trump sont radicalement différents des Fireside Chats de Roosevelt. Ces derniers étaient de longs monologues (de 13 à 44 minutes) dans lesquels le Président s’efforçait d’exposer les choses de manière simple, mais détaillée.

Les tweets de D. Trump, limités à 140 puis 280 signes, contiennent des critiques virulentes de femmes et d’hommes politiques américains – dont John McCain, décédé en août 2018 – ou d’autres chefs d’État – dont Justin Trudeau et Emmanuel Macron ; des annonces qui contredisent celles de ses propres services ; et, le plus souvent, des vantardises. Ces tweets ne font que renforcer la crédibilité de son positionnement transgressif et antisystème auprès de sa base électorale.

 

Quel est le paysage médiatique américain actuel ?

La victoire électorale de D. Trump s’est produite dans un contexte médiatique très particulier, propice à la polarisation politique. Certes, il a toujours été difficile de trouver des médias fédérateurs dans un pays aussi vaste que les États-Unis. Il n’existe pas de journal télévisé unique dans un pays à plusieurs fuseaux horaires. Seul le quotidien USA Today offre une couverture totale et populaire dans les 50 États.

Pour trouver un public – et des revenus publicitaires – dans ce paysage médiatique immense, beaucoup de médias ont radicalisé leur ancrage politique.

L’apparition des chaînes câblées dans les années 1980 puis de la presse en ligne et des réseaux sociaux à partir de 2000 a qui plus est généré une compétition inédite avec les radios et les journaux traditionnels. Pour trouver un public – et des revenus publicitaires – dans ce paysage médiatique immense, beaucoup de médias ont radicalisé leur ancrage politique.

Du côté conservateur, il existe un vaste éventail de médias, allant du quotidien pro-business et de centre-droit The Wall Street Journal à la chaîne de télévision radicale Fox News. Selon de nombreux observateurs, cette dernière serait devenue une véritable machine de propagande pro-Trump. Il existe également de très nombreux sites Internet d’extrême droite aux méthodes de communication musclées.

Compte tenu de l’importance du principe de liberté d’expression, il n’existe pas aux États-Unis d’équivalent aux lois françaises condamnant l’incitation à la haine raciale. Il y a donc peu de limites aux contenus que l’on peut trouver sur ces sites.

De l’autre côté de l’échiquier politique, les grands médias réputés pour leurs qualités de sérieux journalistique ont aussi adopté un positionnement partisan. Le New York Times, le Washington Post, les chaînes MSNBC et CNN tirent à boulets rouges sur le Président. Le New York Times annonce d’ailleurs des chiffres de circulation en forte hausse depuis l’élection de D. Trump – il serait passé d’un million d’abonnés numériques en 2015 à 3,5 millions mi 2019. C’est donc à contresens de ce succès économique que le Président a surnommé le journal le « New York Times “qui échoue” » (“failing” New York Times).

Le Washington Post, pour sa part, justifie sa ligne encore plus agressive envers le Président par sa tradition d’exigence démocratique vis-à-vis du pouvoir, héritée de ses exploits journalistiques à l’époque du scandale du Watergate. Les émissions satiriques du soir, telles que le « Late Show With Steven Colbert » diffusé en troisième partie de soirée sur CBS, jouent également dans le camp progressiste, répondant aux outrances présidentielles par la dérision.

De fait, l’un des rares lieux de débat médiatique bipartisans aujourd’hui est l’émission télévisée « The View » qui réunit tous les soirs, sur la chaîne ABC, un panel de femmes éditorialistes aux opinions différentes. Pour la saison actuelle, « The View » réunit des personnalités politiquement aussi diverses que l’actrice noire et militante LGBT Whoopi Goldberg et Meghan McCain, la fille du sénateur républicain récemment décédé John McCain, une conservatrice anti-Trump.

 

Quel est le rôle des réseaux sociaux ?

L’opinion publique américaine s’informe de manière croissante auprès des réseaux sociaux. En 2018, 68 % des Américains adultes avaient un compte Facebook et 73 % consultaient la plateforme Youtube. Les applications Twitter, Linkedin, Snapchat, Instagram et Whatsapp sont aussi très présentes. Ces usages sont facilités par l’omniprésence des smartphones. En 2019, près de la moitié des Américains adultes déclaraient s’informer sur Facebook et près des deux tiers grâce aux réseaux sociaux pris dans leur ensemble.

Or, les réseaux sociaux, qui mettent au même niveau les journalistes et les lecteurs, ne permettent pas de trier efficacement l’information. Loin de créer une société plus transparente, et donc plus morale, comme le promettaient leurs créateurs, ils encouragent la diffusion de rumeurs et de théories du complot.

La campagne présidentielle de 2016 a fourni un exemple de ces dérives. Les services de renseignement américains ont établi que des « usines à trolls » russes, notamment l’Internet Research Agency située à Saint-Pétersbourg, avaient créé de faux sites Internet en anglais et multiplié les bots informatiques (des systèmes d’envoi automatique d’emails et de messages Facebook) destinés à propager des infox incendiaires vers des millions d’électeurs américains.

Même si l’enquête du procureur Mueller a conclu, en mars 2019, qu’il n’existait pas de preuves de collusion entre Donald Trump et des intérêts russes lors de sa campagne électorale de 2016, force est de constater que les efforts des pirates informatiques russes sont alors venu renforcer ceux de l’équipe de campagne de Donald Trump.

Cette dernière avait en effet engagé la société britannique Cambridge Analytica, qui a subtilisé les données personnelles contenues dans les comptes Facebook de 70 millions d’Américains, pour se livrer à un marketing politique massif et hyper-ciblé en vue de fragiliser la candidature d’Hillary Clinton et de promouvoir celle de Donald Trump.

 

Comment s’organise la lutte contre les fake news ?

Universitaires et journalistes se mobilisent depuis plusieurs années pour contrer la propagation de rumeurs et fausses nouvelles. La victoire de D. Trump en novembre 2016 n’a fait que redoubler leurs efforts.

Dès 2015, le Poynter Institute for Media Studies, une école de journalisme basée en Floride, a créé un « réseau international de vérification des faits » qui propose un code de conduite auquel les médias du monde entier peuvent adhérer s’ils le souhaitent. Le Center for Information Technology and Society de l’université de Californie à Santa Barbara mène quant à lui un vaste travail de recherche sur les infox et propose un « guide citoyen contre les fake news ».

Au Washington Post, le journaliste Glenn Kessler tient une rubrique de vérification dotée d’un système de classement, les « pinocchio ». Jusqu’à récemment, il y avait quatre niveaux, allant du « léger arrangement avec la vérité » jusqu’au mensonge délibéré.

Depuis décembre 2018, un nouveau niveau a été ajouté, le « pinocchio sans fond » (bottomless pinocchio), qui désigne les affirmations fausses et trompeuses ayant été énoncées par une même personne plus de vingt fois. Seul Donald Trump s’est hissé à ce niveau. Le journaliste lui en a attribué quatorze en décembre 2018, allant du financement du mur qu’il souhaite ériger à la frontière avec le Mexique au montant des contrats passés grâce à lui avec l’Arabie saoudite.

Ces efforts destinés à rétablir un semblant de vérité restent toutefois peu efficaces. Tout d’abord, parce que la vérification et la rectification prennent du temps, alors même que le Président est capable d’émettre des allégations scandaleuses à un rythme très soutenu. Souvent, lorsque les médias sérieux publient les faits véridiques après avoir effectué leur travail d’enquête, l’opinion publique n’y prête aucune attention, car le Président a dans l’intervalle lancé une nouvelle infox ou insulte envers des personnalités politiques ou des minorités.

Les citoyens évoluent désormais dans des « silos informationnels » : non seulement ils choisissent les comptes Twitter ou Facebook qu’ils souhaitent suivre, mais les applications elles-mêmes, par le biais d’algorithmes, leur présentent des informations dont elles pensent qu’elles leur plairont.

Il existe ensuite un biais de perception, parce que seules les personnes doutant déjà de la validité des propos du Président sont réceptives au rétablissement de la vérité. Les partisans de D. Trump, déjà convaincus par ses infox, ne sont pas sensibles à une nouvelle version des faits. Au contraire, ils voient dans l’effort de vérification l’expression d’un grand complot médiatique.

Et ce d’autant plus que les citoyens évoluent désormais dans des « silos informationnels » : non seulement ils choisissent les comptes Twitter ou Facebook qu’ils souhaitent suivre, mais les applications elles-mêmes, par le biais d’algorithmes, leur présentent des informations dont elles pensent qu’elles leur plairont. Les complotistes ont donc peu de chances d’être exposés à des discours raisonnables.

De ce fait, certains observateurs se demandent s’il ne faudrait pas mieux ignorer certaines fake news afin de ne pas attirer l’attention sur elles par un démenti. Il s’agit d’éviter ce que l’on appelle « l’effet Streisand ». En 2003, la chanteuse américaine Barbra Streisand avait poursuivi en justice l’auteur et le diffuseur d’une photo aérienne de sa propriété de Malibu, suscitant ainsi un immense intérêt public pour cette dernière…

Enfin, comble de l’ironie, le sens même du terme fake news a été détourné par Trump. Comme le montre un tweet présidentiel de mai 2018, une infox ne signifie pas à ses yeux une information trompeuse, mais tout simplement une information qui lui est défavorable. C’est ainsi qu’il peut traiter les grands médias, comme la chaîne CNN, de fake news.

 

Comment réagit l’opinion publique américaine ?

L’opinion publique américaine a développé une forte méfiance à l’égard des médias, comme le montrent les enquêtes annuelles menées par le Pew Research Center, un think tank indépendant et non partisan. Cette évolution semble aller de pair avec la perte de confiance développée par les Américains à l’égard de l’ensemble de leurs institutions.

Cette méfiance est néanmoins beaucoup plus forte du côté républicain. Ainsi, selon le Pew Research Center, 82 % des démocrates et seulement 38 % des républicains estiment que les médias jouent un rôle de garde-fou, empêchant un responsable politique de commettre des irrégularités. Si 68 % des Américains considèrent que les médias sont partisans, avantageant les informations et les analyses favorables à leur camp, ils sont en fait 86 % des républicains et 52 % des démocrates à partager cette opinion. Et seuls 12 % des républicains contre 35 % des démocrates estiment que les médias nationaux sont dignes de confiance.

De même, l’idée d’une déconnexion entre les médias et la population est plus présente du côté conservateur : 73 % des républicains estiment que les médias « ne comprennent pas les gens comme eux » contre 40 % des démocrates (58 % pour le total des Américains). Qui plus est, cette impression reste supérieure à 70 % chez tous les républicains, quels que soient leur pratique des médias, leur âge, sexe et niveau d’éducation – alors que cette impression varie entre 27 % et 47 % au travers des sous-groupes démocrates.

Cette idée que les médias sont déconnectés des réalités des citoyens rejoint la critique de D. Drump vis-à-vis des « grands médias progressistes », qui seraient selon lui élitistes, ennemis des classes moyennes et chercheraient avant tout à nuire à son action.

La méfiance populaire se manifeste également envers les réseaux sociaux et les médias en ligne. Dans la foulée des révélations sur l’ingérence russe et le vol de données commis par Cambridge Analytica, 54 % des utilisateurs adultes de Facebook déclarent avoir modifié leurs paramètres de sécurité sur la plateforme dans l’année précédente, selon une enquête menée en mai-juin 2018 par le Pew Research Center.

De même, 42 % de ces utilisateurs ont cessé de consulter leur compte pendant au moins plusieurs semaines et 26 % ont supprimé l’application de leur téléphone portable au cours de l’année écoulée. Au total, ce sont 74 % des utilisateurs adultes de Facebook qui ont adopté l’une de ces mesures.

En toute logique, les réseaux sociaux devraient susciter plus de méfiance chez les électeurs démocrates – dont la candidate Hillary Clinton a pâti des politiques d’influence en ligne menées pendant la campagne. Or, les travaux du Pew Research Center montrent que ce sont de nouveau les républicains qui se méfient le plus des informations reçues sur les réseaux sociaux. Pour 57 % des personnes interrogées à l’été 2018, les nouvelles qui y sont présentées sont largement inexactes – dont 72 % chez les républicains et 46 % chez les démocrates.