Qu’est-ce que l’opération Poséidon ?

En 2015, la Grèce et l’agence européenne Frontex ont mis en place une opération conjointe. Son but est de gérer l’afflux massif de migrants en Méditerranée orientale. Depuis, l’opération Poséidon se veut un laboratoire pour la gestion européenne des migrations.

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Quel est le contexte dans lequel cette opération a été mise en place ?

En 2015 et 2016, l’Europe a été confrontée à un afflux de migrants sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. L’ampleur du phénomène fut telle qu’on le qualifia, à juste titre, de crise ou de choc migratoire. Des centaines de milliers de personnes en provenance de Syrie et d’Irak mais également d’autres pays du Moyen-Orient, du sous-continent indien ainsi que de l’Afrique subsaharienne arrivèrent, pour la plupart sur des embarcations de fortune, sur les côtes des îles grecques. Leurs déplacements, via ce que l’on appelle désormais la route de la Méditerranée orientale, furent favorisés par des contrôles moins stricts que ceux établis en Méditerranée occidentale et centrale lors de la précédente décennie.

La politique de « portes ouvertes » prônée dans un premier temps par le gouvernement allemand buta rapidement sur l’opposition de certains de ses partenaires européens. Le « corridor » ou la « route des Balkans occidentaux » qui menait les migrants des îles grecques à la partie continentale du pays et ensuite, à travers les pays des Balkans occidentaux, vers l’Europe centrale et occidentale fut vite fermée. Des centaines de milliers de migrants se trouvèrent donc bloqués en Grèce tandis que les arrivées continuaient à un rythme soutenu.

Il apparut bientôt que la Grèce, en pleine déroute économique et financière et sortant tout juste d’une crise politique et institutionnelle qui avait failli aboutir à sa sortie de la zone euro, ne pouvait gérer seule cet afflux de migrants, malgré le dévouement et les efforts des agents des services publics compétents et une mobilisation sans précédent de la société civile. 

Cette prise de conscience conduisit le gouvernement grec et l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes – alors dénommée Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures, Frontex –, l’organisme de l’Union européenne compétent pour la surveillance des frontières extérieures de l’Union, à renforcer leur coopération dans le but de gérer ce flux de migrants.

Quelles sont les caractéristiques de l’opération Poséidon ?

Dès octobre 2010, le gouvernement grec avait déjà sollicité et obtenu l’assistance des Équipes d’intervention rapide aux frontières (Rapid Border Intervention Teams, RABIT). Mais il s’agissait d’une mission d’assistance de courte durée (4 mois). L’opération conjointe (Grèce-Frontex) Poséidon, qui fut lancée en décembre 2015, a quant à elle poursuivi son activité sans interruption jusqu’à ce jour.

À l’instar de toute mission conjointe de Frontex, l’opération Poseidon a pour objectif de soutenir les actions des autorités nationales de l’État sur le territoire duquel elle est déployée. Ses modalités concrètes d’exercice ont été arrêtées par un plan d’opérations qui fixe son action à la frontière extérieure de la Grèce, en particulier les principaux points d’arrivée des migrants irréguliers en mer Égée. 

Depuis le lancement de Poséidon, les effectifs ainsi que les moyens techniques et autres équipements mis à sa disposition ont varié en fonction des besoins. L’opération a commencé par le déploiement de quelque 300 agents dits « invités » et de 15 navires. Au moment des arrivées massives de migrants en 2015-2016, Poséidon a déployé 700 agents en provenance de 26 États membres de l’Union et pays associés à l’espace Schengen. 

Début 2019, le nombre des agents invités pour l’opération s’élevait à 672, avec 13 navires, 12 voitures de patrouille et 5 autobus. Les agents invités travaillent conjointement avec la police et les gardes-côtes grecs, en les assistant dans l’enregistrement, l’identification et la prise d’empreintes digitales des migrants, le recueil de témoignages (débriefing) et la détermination initiale du statut des arrivants.

La recherche et le sauvetage en mer constituent un autre champ d’activité prioritaire des agents de l’opération Poséidon, grecs et invités. Selon la Commission européenne, en 2015, les deux opérations conjointes coordonnées par Frontex – Poséidon et Triton en Méditerranée centrale – auraient permis de sauver la vie de plus de 250 000 personnes. Corrélativement à la réduction des flux migratoires depuis 2015, le nombre de personnes secourues en mer a ensuite baissé, s’établissant toutefois encore à quelques milliers chaque année. 

Apparues avant le déploiement de Poséidon, les controverses concernant les compétences respectives des États membres et de l’Union européenne en matière de recherche et de sauvetage en mer ont été à l’origine d’un différend entre le Parlement européen et le Conseil porté devant la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) en 2010. Le règlement 656/2014 y a mis un terme, en réaffirmant la compétence des États membres et en reconnaissant la légitimité de l’intervention de Frontex lorsque celle-ci coordonne des opérations conjointes. 

L’opération Poséidon assiste en outre les autorités de l’État hôte en matière de retours et de réadmissions depuis les hotspots, ces lieux destinés à regrouper les migrants en vue de régler les formalités administratives pour leur demande d’asile notamment.

Quels sont les résultats de l’opération Poséidon ?

L’opération Poséidon fonctionne comme une sorte de « laboratoire » pour la gestion intégrée des frontières extérieures que l’Union européenne entend mettre en place dans l’avenir. Elle est déjà devenue progressivement une mission polyvalente qui s’occupe de nombreuses questions en lien avec la gestion de l’arrivée des migrants, telles que la lutte contre les réseaux de passeurs et d’autres formes de criminalité – trafic de stupéfiants, d’armes, contrefaçon de documents, etc. À cela s’ajoutent la détection des activités de pêche illégale, non déclarée et non réglementée, ainsi que les atteintes à l’environnement marin. 

Le succès de toute mission de surveillance des frontières extérieures dépend largement de la coopération qui existe sur le terrain avec les États voisins. En Grèce, l’opération Poséidon intervient dans un contexte politique délicat du fait des revendications territoriales de la Turquie sur la souveraineté d’un certain nombre d’îles et d’îlots qui appartiennent à la Grèce en vertu du traité de Lausanne de 1923 et du traité de Paris de 1947. 

Les autorités turques ont notamment eu maille à partir avec les patrouilles de navires ou d’aéronefs mis à la disposition de Frontex pour l’opération Poséidon par divers États membres de l’Union européenne ou des pays associés à l’espace Schengen. Elles allèguent que ces moyens européens navigueraient dans, ou survoleraient, le territoire turc. Ces tensions ne sont pas sans poser certains problèmes opérationnels pour le bon déroulement de Poséidon. 

La question de la prise en charge des migrants lorsque leurs embarcations se trouvent proches de la ligne frontalière séparant les eaux territoriales grecques et turques a été soulevée à plusieurs reprises. Dans ce cas de figure, les agents de Poséidon préviennent systématiquement les gardes-côtes turcs afin qu’ils interceptent les embarcations repérées, et ce avant qu’elles ne franchissent la frontière maritime et n’entrent en territoire grec, c’est-à-dire européen. 

Cette pratique a été critiquée au titre de l’application du principe du non-refoulement. Face aux critiques, les États participant à l’opération Poséidon rétorquent que, de par son mandat, celle-ci ne peut intervenir dans la mer territoriale turque et que, par conséquent, les bateaux de migrants ne sont pas interceptés dans un territoire européen, mais pris en charge par les autorités turques alors qu’ils sont encore en territoire turc. 

Même si elles ont beaucoup diminué depuis la crise de 2015-2016, les migrations vers l’Europe ne semblent pas devoir se tarir de sitôt. L’une des principales questions est donc désormais de savoir si leur gestion pourra continuer à se faire uniquement d’un point de vue externe, avec le renforcement de la surveillance aux frontières extérieures et le développement des politiques d’aide au retour. 

La dimension interne de la gestion des migrations – les politiques d’asile et d’intégration des candidats à l’immigration notamment – ne doit pas être minimisée, sous peine d’aboutir à une gestion déséquilibrée des mouvements de populations vers l’Union européenne.