L’avenir du pétrole, entre impératif économique et urgence écologique

L'exploitation intensive des ressources pétrolières pourrait être remise en cause par la diminution progressive des gisements conventionnels et par la prise de conscience du réchauffement climatique. Le déclin du pétrole est-il possible ?

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Depuis le début du XXe siècle, les utilisations du pétrole se sont multipliées. La Première Guerre mondiale a montré la nécessité pour les États de disposer de réserves de pétrole stratégiques pour assurer le mouvement de leurs matériels militaires. L'approvisionnement facile en pétrole a permis le développement des transports, la pétrochimie a fabriqué des produits dérivés du pétrole de plus en plus nombreux. Le pétrole, carburant des échanges mondialisés, est devenu indispensable. Les chocs pétroliers des années 1970 ont mis en lumière la dépendance des économies au pétrole et la sécurité des approvisionnements est devenue une priorité pour de nombreux États.

La pétrochimie

Le terme de pétrochimie désigne un ensemble de procédés techniques qui transforment le pétrole et le gaz naturel afin de fabriquer des produits chimiques. La pétrochimie s'organise en industrie dès années 1920 aux États-Unis puis en Europe après la Seconde Guerre mondiale. Les produits dérivés du pétrole sont variés : matières plastiques, textiles artificiels (par exemple le nylon), détergents, produits pharmaceutiques, etc. Selon le ministère chargé de l'environnement, l'industrie pétrochimique consomme 11 à 12% de l'ensemble des produits pétroliers en 2018.

Qu'en est-il aujourd'hui ? Existe-t-il un risque sur les approvisionnements en pétrole ?

Les réserves de pétrole, un risque de pénurie ?

Les "réserves prouvées" de pétrole atteignent plus de 200 milliards de tonnes équivalent pétrole (TEP) en 2018 dans le monde, selon les experts de British Petroleum (qui dressent un état des lieux de la ressource depuis 1980). Ces réserves pourraient couvrir 50,2 ans de consommation annuelle au rythme de l'année 2017. Ces chiffres sont confirmés par le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) et par l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Ils ne comptabilisent ni les sables bitumineux du Canada, ni les réserves du Venezuela, ni les réserves considérées difficiles à capter avec les techniques actuelles. Les réserves pourraient donc être plus importantes que les estimations ne le laissent apparaître.

Réserves prouvées, réserves probables

L’Insee définit les réserves prouvées (1P) comme les réserves qui ont une forte probabilité (90%) d’être récupérées. Elles se distinguent des réserves prouvées et probables (2P) dont les chances diminuent à 50% et des réserves dites 3P (prouvées probables et possibles) dont la probabilité chute à 10%. Cette classification est distincte du type de pétrole. Un pétrole non conventionnel peut constituer une réserve prouvée. C’est le cas d’une partie des réserves vénézuéliennes.

En 1980, les réserves prouvées étaient déjà évaluées à 50 années avec une fin prévue en 2030. L'absence d'évolution apparente s’explique principalement par les améliorations techniques et la découverte de gisements, qui ont permis de compenser la consommation par de nouvelles réserves. Encore récemment, de nouveaux gisements ont été découverts, notamment en Chine (1,5 milliard de barils), au Ghana (0,5 milliard) ou aux Émirats arabes unis (7 milliards). 

Un flou subsiste toutefois sur l'état réel des réserves du fait de l’absence d’instance indépendante internationale chargée de contrôler les estimations des compagnies. Chaque producteur bénéficie en effet d’une certaine marge de liberté dans la déclaration de ses réserves. Ainsi, les réserves des pays de l’organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), qui fournissent près de 80% du pétrole conventionnel mondial, sont évaluées par les États membres eux-mêmes, via leurs compagnies nationales. Par exemple, en Arabie Saoudite, c’est la société Saudi Aramco qui recense les réserves disponibles sur le territoire. Elle est seule habilitée à mener des investigations. 

Les découvertes de pétroles conventionnels se raréfient, selon l'AIE

Malgré une apparente profusion, les réserves pourraient être moins importantes. La part des pétroles dits "conventionnels", dont l’extraction est peu coûteuse (comme au Moyen-Orient), est en diminution. L'AIE affirmait dans son rapport annuel de 2010 que le pic des pétroles conventionnels venait de se produire.

Le rapport World energy outlook (WEO) publié par l’AIE ajoute que les découvertes de pétroles conventionnels se raréfient : "Ces trois dernières années, le nombre moyen de nouveaux projets approuvés de production de pétrole conventionnel ne représente que la moitié du volume nécessaire pour équilibrer le marché jusqu'en 2025 […] Il est peu probable que le pétrole de schiste prenne le relais à lui seul. Nos projections prévoient déjà un doublement de l’offre de pétrole de schiste américain d’ici 2025, mais celle-ci devrait plus que tripler pour compenser le manque persistant de nouveaux projets classiques". L’agence américaine de l’énergie prévoit un pic de production global à l’horizon 2030.

Le pic pétrolier

Le pic pétrolier (oil peak en anglais) marque le moment où la production de pétrole commence à décroître. Il peut s'appliquer à une région ou à un type de pétrole. Par exemple, aux États-Unis, le phénomène s'est produit autour des années 1970 pour le pétrole conventionnel, avant que l'exploitation des pétroles de schistes ne relance la production vers 2010. Le pic pétrolier à l'échelle mondiale est redouté par les analystes du secteur, car il annoncerait le déclin de la production et des conséquences économiques importantes liées notamment à la hausse des cours du baril.

La révolution des pétroles non-conventionnels

La diminution des réserves conventionnelles est actuellement compensée par l’extraction de pétroles non-conventionnels, dans les sables bitumineux (au Canada) et les schistes bitumineux (aux États-Unis). Près de 70% de la progression de la production mondiale repose sur la production américaine. Les États-Unis sont devenus le premier producteur mondial de pétrole avec une production journalière de près de 11 millions de barils, devant l’Arabie Saoudite et la Russie. L’exploitation intensive du pétrole de schiste aux États-Unis devrait durer, tant les quantités à extraire semblent importantes. L’AIE prévoit que la production atteindra 17 millions de barils par jour en 2025.

La rentabilité des pétroles non-conventionnels est bien plus dépendante des cours du baril que ne l’est la production des pétroles conventionnels

L’AIE s’inquiète aussi des difficultés financières que rencontrent les producteurs de pétrole américains. Une grande partie des entreprises américaines qui extraient le pétrole de schiste seraient actuellement déficitaires. La rentabilité des pétroles non-conventionnels est bien plus dépendante des cours du baril que ne l’est la production des pétroles conventionnels. Le coût de l’extraction est très supérieur à celui du pétrole conventionnel. Il semble qu’un pétrole situé entre 60 et 80 dollars le baril suffise à peine à combler l’investissement, comme le souligne la représentation permanente de la France auprès de l'organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

L’industrie des pétroles de schistes alimente le marché, favorisant ainsi la baisse du cours du baril sous l’effet de l’abondance de l’offre, ce qui ne lui permet pas d’être rentable. En revanche, elle assure une cohérence à la politique protectionniste menée depuis les dernières élections américaines en procurant, à la fois, une indépendance énergétique accrue aux États-Unis, un niveau d’emploi élevé et une moindre dépendance vis-à-vis des pays de l’OPEP. Cette production pétrolière contribue ainsi à entretenir une croissance mondiale largement fondée le besoin en énergie. 

Climat, émissions de CO2... Comment sortir du tout-pétrole ?

Nécessaire au bon fonctionnement actuel de l'économie, le pétrole est aussi un facteur majeur d'émission de gaz à effet de serre (GES). Il représente aujourd'hui 32% du mix énergétique mondial (selon le Commissariat général au développement durable). Pour respecter les engagements environnementaux de l'Accord de Paris et réduire de 45% les émissions de GES à l'horizon 2030, l'utilisation du pétrole devrait être progressivement réduite au bénéfice des énergies renouvelables.

En France, la loi sur la transition énergétique de 2015 vise à préparer l'après-pétrole et à mettre en place un modèle énergétique durable, respectueux de l'environnement. Pour cela, elle fixe comme objectif la diversification du mix énergétique. Les énergies fossiles devraient être réduites de 30% à l'horizon 2030. Plus de cinq milliards d'euros sont investis par l'État dans les énergies renouvelables chaque année.

Depuis 1990, la consommation de pétrole a baissé de 17%. La consommation d'énergie primaire s'élève en 2018 à 249 Mtep et le pétrole représente 29% du total. La programmation pluriannuelle de l'énergie adoptée en 2016 fixe pour objectif une baisse de 23,4% de la consommation primaire de pétrole en 2023 par rapport à 2012.

Pour atteindre l'objectif global de limitation du réchauffement climatique, des mesures sont prises pour réduire la consommation (fiscalité écologique notamment, stratégie de réduction des rejets de CO2 du secteur automobile, etc.)

D'autres mesures visent à agir sur la production et la France a adopté une législation afin de mettre fin à l'exploitation des hydrocarbures :

  • la loi du 13 juillet 2011 interdit l'exploration et l'exploitation des mines d'hydrocarbures liquides ou gazeux (pétroles non conventionnels) par fracturation hydraulique ;
  • la loi du 30 décembre 2017 met fin à la recherche et à l'exploitation d'hydrocarbures en France à l'horizon 2040. Avec cette loi, la France est le premier pays à interdire l'octroi de nouveaux permis de recherche d'hydrocarbures.

Plus largement, ce sont de nouveaux modes de production et de consommation qui sont promus afin de limiter l'empreinte carbone : interdiction du plastique à usage unique,  économie circulaire, etc.

Les émissions européennes de dioxyde de carbone ont diminué de 2,5% en 2018 par rapport à 2017 et le CO2 représente près de 80% de l'ensemble des émissions de gaz à effet de serre. En Europe, le bilan global de la lutte contre le réchauffement climatique laisse apparaître des avancées par rapport à d'autres continents. Ces dernières années, la consommation de pétrole en Europe est stable malgré l'augmentation de la population et une relative croissance économique.

Dans le même temps, l’augmentation des émissions de CO2 dans le monde est de 1,7%. Après avoir légèrement diminuées en 2014 et 2015, les émissions sont reparties à la hausse en 2017. Les récents rapports de l’AIE prévoient une augmentation continue de ces émissions du fait notamment du développement de certains pays asiatiques tels que l’Inde ou la Chine, également grosses consommatrices de charbon. 

Quelle consommation mondiale de pétrole ? Les prévisions de l'AIE

L'Agence internationale de l'énergie, dont la France est un pays membre, actualise chaque année ses prévisions sur la consommation d'énergie dans le monde.

Dans le scénario politiques actuelles présenté dans le dernier rapport WEO, la demande d’énergie augmente de 1,3% par an jusqu'en 2040. Le rapport précise : "la dynamique derrière l'énergie propre est insuffisante pour compenser les effets d'une économie mondiale en expansion et d'une population croissante. L'augmentation des émissions ralentit mais ne culmine pas avant 2040". Autrement dit, et contrairement aux préconisations du GIEC, non seulement les émissions ne diminuent pas, mais elles augmentent de près de 30%.

Dans un autre scénario, qui s’appuie sur la mise en œuvre de politiques de réduction des gaz à effet de serre, la consommation de pétrole passerait de 4191 Mtep en 2025 à 4481 Mtep en 2040. La demande d’énergie serait en partie seulement compensée par le développement de l’efficacité énergétique (c’est-à-dire une moindre consommation pour un service rendu identique) et le développement d’énergies alternatives.

Les gouvernements ont la responsabilité la plus claire d'agir et ont la plus grande marge de manœuvre pour façonner l'avenir, AIE

Un nouveau scénario, intitulé développement durable, est présenté dans le rapport 2019. Il prend en compte les objectifs de l’Accord de Paris sur le climat (une augmentation de la température limitée à 2 degrés). Le rapport note : "Pour que cela se produise, nous avons besoin d'un leadership fort de la part des décideurs, car les gouvernements ont la responsabilité la plus claire d'agir et ont la plus grande marge de manœuvre pour façonner l'avenir.”