Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances, à BFM TV le 13 mars 2020, sur l'impact économique de l'épidémie COVID-19.

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Texte intégral

JEAN-JACQUES BOURDIN
Notre invité ce matin, Bruno LE MAIRE. Bonjour.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Jean-Jacques BOURDIN.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Ministre de l'Economie et des Finances, avec des réponses attendues, à des questions et à des sujets évoqués hier soir par le président de la République. "Nous vivons la plus grave crise sanitaire depuis un siècle", c'est ce qu'a dit Emmanuel MACRON. Plus grave que prévue, Bruno LE MAIRE ?

BRUNO LE MAIRE
Oui, plus grave que prévue, parce qu'on voit bien que l'épidémie progresse vite. On voit bien les inquiétudes des Français et puis on la connaît mal, c'est ce que le président la République a parfaitement expliqué hier. Alors, on a derrière nous et avec nous des responsables médicaux, des médecins, des scientifiques, d'une qualité exceptionnelle, des personnels soignants d'une qualité exceptionnelle, un hôpital d'une qualité exceptionnelle, c'est ce qui nous protège aujourd'hui le plus, ce qui protège notre Nation, c'est ce qui protège nos compatriotes, c'est ce qui protège nos familles. Mais effectivement, nous avons une épidémie qui est mal connue, et qui aujourd'hui accélère fortement.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Est-ce que vous appelez, est-ce que le président de la République hier soir a appelé à une forme de mobilisation générale, d'union sacrée ?

BRUNO LE MAIRE
Oui, oui, il a employé ce mot "d'union sacrée", je pense qu'il a parfaitement raison. Nous sortirons de cette crise sanitaire et du choc économique qui va avec, que si nous mettons au coeur de tous nos comportements, de tous nos choix personnels, de tous nos choix collectifs, un principe simple : la solidarité. Une solidarité nationale, totale, au niveau économique, au niveau financier, évidemment entre nous, humainement, nous devons retrouver le sens de la solidarité.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Alors, nous allons entrer dans le concret. Tous les établissements scolaires fermeront à partir de lundi, au moins jusqu'aux vacances de printemps, c'est ce qu'a dit le ministre de l'Education nationale. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que les enfants du personnel soignant, des personnels soignants par exemple, ou des personnels de crèches, par exemple, vont devoir, les enfants, être gardés, puisque les parents vont continuer à travailler. Des mesures seront prises par le gouvernement, pour aider ces parents ?

BRUNO LE MAIRE
Des mesures seront prises, d'abord pour tous ceux qui sont obligés de garder, toutes les femmes seules qui gardent leurs enfants…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Toutes les femmes seules…

BRUNO LE MAIRE
... qui ne sont pas forcément en activité partielle. On aura des indemnités journalières, et il y aura le montant d'indemnités journalières qu'il faudra, pour que ces femmes seules puissent garder leurs enfants, sans être pénalisées. Il faut que…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Voilà. C'est-à-dire que ces femmes, ces femmes seules, toucheront des indemnités journalières.

BRUNO LE MAIRE
Bien sûr, et le président de la République l'a dit très clairement : nous ferons tout ce qu'il faut.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Quoi qu'il en coûte.

BRUNO LE MAIRE
Tout ce qu'il faut, quoi qu'il en coûte, et notamment pour ces femmes seules, qui vont garder leurs enfants, qui ne seront pas forcément en chômage partiel, donc qui ne bénéficieront pas forcément du chômage partiel, et qui ont besoin d'être indemnisées. Je pense également qu'il faut prévoir des dispositifs spécifiques pour les aides-soignantes. Regardez, sur la seule ville de Paris, pour prendre une grande agglomération, vous avez beaucoup de femmes soignantes qui du coup sont obligées de garder leurs enfants, regarder ce que nous pouvons faire comme dispositif spécifique, pour les aides-soignantes, pour les infirmières…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Des indemnisations pour elles ? Des indemnisations journalières ?

BRUNO LE MAIRE
Des indemnisations, des indemnisations journalières, des modalités peut-être de garde spécifiques, pour qu'elles puissent aller travailler, parce que la priorité…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais des indemnisations journalières, ça peut être prévu, quoi qu'il en coûte ?

BRUNO LE MAIRE
Ça peut parfaitement être fait. Quoi qu'il en coûte.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Ça va revenir sans cesse, le "quoi qu'il en coûte", je peux vous le dire.

BRUNO LE MAIRE
Mais ça va revenir sans cesse, mais je pense que le président de la République a été d'une clarté limpide hier, quoi qu'il en coûte nous ferons tout le nécessaire pour passer ce moment difficile pour la Nation française.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Bien. Les salariés qui sont forcés de rester chez eux, seront indemnisés.

BRUNO LE MAIRE
Ils seront indemnisés. Alors, ils le sont déjà à hauteur d'un Smic, mais là où notre système d'indemnisation du chômage partiel ne fonctionne pas, c'est qu'il est plafonné à un Smic. Hier j'étais dans une entreprise de traiteurs, BUTARD ENESCOT, il y a beaucoup de salariés qui sont à 2 000, 2 200 € par mois, donc s'ils restent chez eux en activité partielle, ils perdent de l'argent.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais oui.

BRUNO LE MAIRE
L'Etat prendra à sa charge l'intégralité de l'indemnisation des salariés qui seraient placés en chômage partiel. Je dis bien : l'intégralité de ce salaire, quel que soit le niveau de salaire.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Je vous arrête. Aucun salarié ne perdra un centime.

BRUNO LE MAIRE
Aucun salarié ne perdra un centime. L'Etat prendra à sa charge l'indemnisation de tous les salariés placés en chômage partiel, quel que soit leur niveau de rémunération, alors qu'aujourd'hui c'est plafonné à un Smic. Alors évidemment, s'il y a des niveaux de rémunérations, extraordinairement élevé et il est peut-être envisageable du fixer une limite, mais pour tous les salariés, les 99% de salariés qui ont des niveaux de rémunération qui aujourd'hui vont se retrouver en chômage partiel et qui pourraient perdre de l'argent, nous prendrons cela à notre charge. Ce sera probablement le dispositif le plus coûteux pour l'Etat, mais c'est aussi, j'en suis convaincu, le dispositif le plus efficace. Parce qu'on ne perd pas de formation, on ne perd pas de compétences, et surtout on peut redémarrer l'économie, dès que la crise sera derrière nous, c'est ça l'énorme avantage. Le bien le plus précieux d'une entreprise, Jean-Jacques BOURDIN, ce sont ses salariés, ses femmes et ses hommes qui ont des compétences, qui ont un savoir-faire, qui se sont dévoués pour l'entreprise. Il ne faut pas les perdre ces salariés, il ne faut pas qu'on les perde ces compétences, donc il faut leur permettre, quel que soit leur niveau de rémunération, vous touchez 2 smic, 2,5 Smic, 3 Smic, 4 Smic, vous êtes en activité partielle, vous êtes indemnisé par l'Etat, et dès que c'est fini, vous pouvez retrouver votre activité et tout de suite l'entreprise redémarre.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Quoi qu'il en coûte à l'Etat, on est bien d'accord ?

BRUNO LE MAIRE
Je vais être très clair avec vous, Jean-Jacques BOURDIN. Nous ferons…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Ça va coûter combien à l'Etat ? Parce que l'Allemagne avait mis en place…

BRUNO LE MAIRE
Je vais vous répondre, Jean-Jacques BOURDIN…

JEAN-JACQUES BOURDIN
L'Allemagne avait mis en place ce système en 2008, ça avait coûté 7 ou 8 milliards d'euros.

BRUNO LE MAIRE
Je veux être très clair avec vous : nous ferons tout ce qui est nécessaire, et même plus que ce qui est nécessaire, pour soutenir notre économie et pour soutenir nos entreprises. Ce dispositif de prise en charge de l'intégralité du chômage partiel…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Ça va coûter des milliards d'euros.

BRUNO LE MAIRE
L'intégralité des mesures que nous prenons, que ce soit sur l'indemnisation du chômage partiel, que ce soit sur le soutien aux entreprises, que ce soit les mesures de couverture des prêts…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Je vais y venir.

BRUNO LE MAIRE
... je rappelle que j'ai annoncé que l'Etat allait couvrir les prêts des banques pour les PME et pour les entreprises de taille intermédiaire, à hauteur de 90%. Normalement c'est 40%. J'ai porté le niveau à 90%. Normalement c'est que pour les PME la couverture de la Banque publique d'investissement, je l'ai élargie aux entreprises de taille intermédiaire. Donc vous voyez, nous ferons tout ce qui est nécessaire et plus que ce qui est nécessaire, pour soutenir notre économie et nos entreprises. Combien ça coûtera ? Des dizaines de milliards d'euros. Soyons clairs, cela coûtera à l'état des dizaines de milliards d'euros. Que ce soit sur l'activité partielle, que ce soit sur les garanties de prêts portées à 90%, que ce soit sur le fonds de solidarité que je mettrai en place et auquel j'invite tout le monde à participer, les régions ; le président des Régions, Renaud MUSELIER, m'a dit qu'il était prêt à le faire. Les grandes entreprises, je les invite à participer à ce fonds de solidarité qui a vocation à soutenir tous ceux qui sont les plus petits, qui n'ont pas forcément de solutions…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Les grandes entreprises du CAC 40 par exemple.

BRUNO LE MAIRE
Les grandes entreprises du CAC 40, je les appelle à la solidarité et à participer à ce fonds de solidarité qui aura vocation à aider tous ceux pour qui on n'aura pas trouvé de solution, le petit entrepreneur qui a un ou deux salariés, qui ne peut pas les mettre dans l'activité partielle…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Et les banques !

BRUNO LE MAIRE
Et les banques également. J'appelle à la solidarité nationale, pour notre économie. Et je le redis, ça coûtera, au bout du compte, des dizaines de milliards d'euros. C'est le montant que nous pouvons envisager, mais l'unité de comptes, aujourd'hui face à la crise, elle est en milliards, elle n'est pas en centaines de millions ou on millions, elle est en milliards. Et les chiffres que je vous annonce aujourd'hui, je ne veux pas être plus précis, je dis simplement : ce sera des dizaines de milliards d'euros.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Alors, Bruno LE MAIRE, je me mets à la place d'un patron de PME, qui a des difficultés énormes, dans certains secteurs notamment, il a droit à des reports de toutes ses charges et impôts au mois de mars, dus au mois de mars, on est bien d'accord ?

BRUNO LE MAIRE
Au 15 mars pour être très précis, c'est-à-dire lundi.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Au 15 mars, à partir de lundi. Report pendant combien de temps ?

BRUNO LE MAIRE
Il envoie un mail, nous dit : « Je ne peux pas payer ». Il nous dit : "Voilà, il y avait une échéance d'impôt sur les sociétés, je ne peux pas payer, ou je ne peux en payer qu'une partie", il envoie un mail et on reporte. C'est aussi simple que cela. Et tant que la crise durera, nous reporterons. Parce que quand je vous dis que cela coûtera des dizaines de milliards d'euros, ce qui coûterait le plus cher…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Tant que la crise durera, il y aura report.

BRUNO LE MAIRE
Tant que la crise durera, il y aura report. Et nous…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc si la crise dure trois mois, il y aura report pendant trois mois.

BRUNO LE MAIRE
Exactement Jean-Jacques BOURDIN. Parce que, ce qui coûterait le plus cher, beaucoup plus cher que des dizaines de milliards d'euros de dépenses publiques, c'est l'effondrement de ce tissu d'entreprises, de PME, de commerçants, d'artisans, de grandes entreprises aussi, qui seraient abandonnées ou laissées à elles-mêmes pendant cette crise économique. C'est ça qui nous coûterait le plus cher. Je pense que c'est un bon investissement de mettre des dizaines de milliards d'euros pour soutenir les salariés, les formations, les qualifications, les entreprises, c'est un bon investissement pour la France.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Quoi qu'il en coûte.

BRUNO LE MAIRE
Quoi qu'il en coûte, et je le redis, je ne peux pas être plus clair, nous ferons tout ce qui est nécessaire, et même plus que ce qui est nécessaire.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Alors, je suis patron de PME, je suis dans une situation très difficile, j'en ai eu ce matin, au bord des larmes, je suis en situation très difficile, je vais voir mon banquier, est-ce que le banquier doit accorder des prêts aujourd'hui ? Parce que là c'est bien, c'est les charges, les impôts dus, mais est-ce que les banquiers doivent aider les trésoreries de ces entreprises ?

BRUNO LE MAIRE
Les banquiers, je les reverrai aujourd'hui Je les ai déjà vus en début de semaine. Je vais leur dire une chose très simple : nous vous soutenons, nous apportons des garanties, des garanties d'Etat, de la Banque publique d'investissement. A partir du moment où vous êtes couverts, vous avez des garanties, où l'Etat garantit vos prêts, vous n'avez aucune raison de prêter à une petite entreprise, même une petite entreprise en difficulté. Parce que je suis aussi…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Aucune raison de ne pas prêter.

BRUNO LE MAIRE
... au contact quotidien de dizaines et de dizaines de PME, aucune raison de ne pas prêter. Je sais très bien la réalité de ce qu'elles vivent. Elles vont dans leurs succursales, de telle ou telle banque, et on leur dit : "Ecoutez monsieur, vous faites une activité évènementielle, vous faire une activité sonorisation ou traiteur, vous n'avez aucun devis devant vous, je suis désolé, je ne peux pas vous prêter d'argent". Eh bien si, eh bien si il faudra que les banques soutiennent la trésorerie, parce qu'elles ont la garantie de l'Etat et parce que Christine LAGARDE, présidente de la Banque centrale européenne, a annoncé hier qu'elle allait débloquer, à partir du mois de juin, des fonds massifs, à un taux de - 0,75%, destinés spécifiquement au financement des PME.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, Christine LAGARDE qui a été épinglée par le président de la République hier soir, franchement, Bruno LE MAIRE…

BRUNO LE MAIRE
Je pense qu'elle a pris…

JEAN-JACQUES BOURDIN
... non, oui, enfin bon.

BRUNO LE MAIRE
Je pense qu'elle a pris les bonnes décisions, et que la présidente de la Banque centrale européenne a pris les bonnes décisions. Mais, de vous à moi, ce n'est pas facile de prendre des décisions quand on est présidente de la Banque centrale européenne, quand le matin le président des Etats-Unis d'Amérique vient d'annoncer la fermeture de ses frontières, pour 420 millions d'Européens.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Je vais y revenir. Oui. Je vais y revenir, Bruno LE MAIRE, mais ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu'après la crise, un plan de relance est prévu ?

BRUNO LE MAIRE
Un plan de relance est prévu et nous y travaillons.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Un plan de relance est prévu…

BRUNO LE MAIRE
Je pense qu'il est très important que chacun comprenne bien…

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est-à-dire qu'aujourd'hui vous avez déjà…

BRUNO LE MAIRE
... la stratégie économique.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Voilà.

BRUNO LE MAIRE
Bien sûr, mais que chacun comprenne bien que le ministre de l'Economie et des Finances, a proposé au Premier ministre et au président de la République, une stratégie de riposte face à la crise. Et cette stratégie de riposte, que j'ai proposée au président de la République il y a maintenant une semaine, elle tient en trois points : la réponse immédiate, nous venons d'en parler, c'est la réponse nationale, massive, directe, pour toutes les entreprises, avec du soutien à la trésorerie, du soutien à l'activité partielle. La deuxième réponse c'est de préparer maintenant un plan de relance massif, coordonné entre Européens, pour que dès que nous serons sortis de la crise, la machine économique redémarre le plus vite possible. Juste avant de vous voir, cher Jean-Jacques BOURDIN, j'étais au téléphone avec le vice-chancelier allemand ministre des Finances, pour préparer avec lui, ce que nous dirions lundi.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Les Allemands sont d'accord.

BRUNO LE MAIRE
... et croyez-moi, nous travaillons très bien avec l'Allemagne, main dans la main…

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est-à-dire que les critères de Maastricht vont voler en éclats, tout ça…

BRUNO LE MAIRE
Ce n'est plus le sujet.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Ce n'est plus le sujet.

BRUNO LE MAIRE
Le sujet, ce n'est pas Maastricht, le sujet c'est l'Europe du XXIème siècle. C'est comment est-ce que l'on fait pour redémarrer notre économie au lendemain de cette crise, c'est le deuxième temps de la réponse que j'ai proposé au président de la République et au Premier ministre. Et le troisième temps, c'est comment, et nous avons commencé à y réfléchir, comment est-ce qu'on réorganise nos chaînes de production, comment est-ce qu'on s'assure que nos médicaments vont être produits désormais en France…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Voilà.

BRUNO LE MAIRE
Comment est-ce qu'on ne dépend plus de la Chine ou de l'Asie pour la fourniture nos batteries électriques, dans nos voitures électriques.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Je reprends ce que disait Emmanuel MACRON hier soir, il y a des services qui doivent être loin, éloignés des lois du marché.

BRUNO LE MAIRE
Oui, il y a un mot qui est précieux Jean-Jacques BOURDIN, que vous m'avez souvent entendu prononcer, c'est le mot de souveraineté. Souveraineté, ça veut dire que nous sommes souverains sur nos décisions économiques les plus stratégiques, sur nos chaînes de valeur les plus importantes, pour pouvoir dire aux Français : si demain il y a une crise, une crise médicale, nos médicaments ils sont produits chez nous.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais comment faire pour cela ?

BRUNO LE MAIRE
Eh bien il faut faire ce que nous sommes en train de faire aujourd'hui, regarder toutes les chaînes de valeur stratégique, dans l'aéronautique, dans le spatial, dans l'industrie automobile, dans l'industrie du médicament, et voir à quel niveau nous dépendons de l'approvisionnement extérieur. Et si nous nous apercevons au terme de ce travail, que sur certaines filières nous dépendons à 70, 80 % de l'étranger, eh bien il faudra rapatrier un certain nombre d'activités, ou créer ces propres activités sur notre territoire.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Dites-moi, Donald TRUMP a fermé ses frontières aux Européens, de l'espace Schengen, ce qui est étrange d'ailleurs, parce qu'il y a plus de cas en Grande-Bretagne qu'en France, mais les Anglais peuvent toujours aller aux Etats-Unis, ça me paraît assez politique, non, qu'est-ce que vous en pensez ? Est-ce qu'il n'y a pas un peu de mépris de sa part, sans même vous prévenir ?

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais du point de vue sanitaire, c'est aberrant, et d'ailleurs je pense que nos amis Britanniques ne s'y sont pas trompés, ils ont accueilli avec je dirais un certain flegme britannique, pour ne pas dire une certaine froideur, la décision de Donald TRUMP. C'est aberrant de dire : je ferme les frontières à 420 millions d'Européens, sauf au Britanniques. C'est une aberration.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Ou aux Irlandais, ou aux Bulgares ... dans l'espace Schengen…

BRUNO LE MAIRE
C'est une aberration sanitaire, et c'est dommage parce que les aberrations sanitaires provoquent des aberrations politiques et provoquent du chaos économique. C'est ce que nous avons vu hier sur les marchés. Moi je regrette la décision du président Donald TRUMP. J'aurai le ministre des Finances Steven MNUCHIN, au téléphone, le secrétaire au Trésor américain, aujourd'hui, et je lui redirai avec beaucoup de simplicité, avec toute l'amitié que je porte à Steven MNUCHIN, que nous regrettons cette décision, qui n'est pas coordonnée…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Il n'y a pas eu peu de xénophobie sur cette décision ?

BRUNO LE MAIRE
Je ne cherche pas à traduire les décisions, interpréter les décisions du président des Etats-Unis d'Amérique, je dis simplement que je regrette cette décision, qu'elle n'est pas coordonnée avec les alliés et qu'elle provoque du coup une panique sur les marchés. Parce que le message que reçoivent parfaitement tous les acteurs économiques, c'est qu'il n'y a plus de coordination entre l'Europe et les Etats-Unis d'Amérique, quand il s'agit de décisions stratégiques. Et c'est regrettable pour nous tous, et il faut en tirer toujours la même leçon, c'est que l'Europe doit se défendre seule, se protéger seule, être capable de faire face seule, et de faire bloc de manière souveraine, pour défendre ses intérêts économiques, car personne, y compris les Etats-Unis d'Amérique visiblement, ne les aidera.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Bien. Oui, sauf que...oui, seule... Je vais parler de l'Europe, parce que pour aider l'Italie, elle n'est pas vraiment là, mais enfin bon. Donc Donald TRUMP qui sera appelé, si j'ai bien compris, par Emmanuel MACRON. Quelle est l'initiative que le président de la République préparerait ou prépare ?

BRUNO LE MAIRE
Vous verrez, je n'ai pas dévoilé les initiatives du président de la République…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Non mais d'accord, mais enfin, il va appeler Donald TRUMP, c'est ce qu'il a dit hier soir.

BRUNO LE MAIRE
Je voudrais simplement saluer la décision du président de la République…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, qu'est-ce qu'il va…

BRUNO LE MAIRE
... d'activer le G7, les 7 pays les plus riches de la planète…

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est-à-dire, qu'est-ce qui va se passer ?

BRUNO LE MAIRE
Le G20, les 20 pays les plus riches de la planète.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Qu'est-ce qui va se passer ?

BRUNO LE MAIRE
Je ne sais pas ce qui va se passer, et si je le savais, je ne vous le dirai pas.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Ah bon d'accord.

BRUNO LE MAIRE
Je m'occupe simplement des sujets économiques et financiers, et croyez-moi actuellement, j'ai fort à faire.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, il y a du boulot.

BRUNO LE MAIRE
Nous avons proposé cette stratégie, elle va se mettre en oeuvre. Cette stratégie elle suppose aussi, et je pense que c'est le sens de ce qu'a dit le président de la République hier, qu'il y ait une meilleure coordination entre les 7 pays les plus riches de la planète. Vous voyez bien que la décision de Donald TRUMP hier, a provoqué un vent de panique sur toutes les Bourses de la planète. Alors, ce vent de panique ça paraît tout à fait abstrait, mais concrètement ça veut dire quoi ? Ça veut dire que vous avez des titres de grandes entreprises, vous le voyez sur les grandes entreprises bancaires, sur les grandes entreprises de transport aérien, qui du coup s'effondrent et qui peuvent se retrouver dans des situations financières difficiles.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Alors, vous allez aider AIR FRANCE.

BRUNO LE MAIRE
Nous aiderons toutes les entreprises dans lesquelles l'Etat a une participation : AIR FRANCE, RENAULT, toutes les entreprises dans lesquelles l'Etat a une participation et qui sont aujourd'hui violemment chahutées…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Quoi qu'il en coûte.

BRUNO LE MAIRE
... sur toutes les Bourses mondiales, quoi qu'il en coûte, nous serons à leurs côtés et nous les soutiendrons.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Et vous allez les soutenir. L'Europe, qui est un peu absente dans la solidarité, franchement, et puis dites-moi, j'ai entendu le président de la République qui parlait du réflexe nationaliste hier, mais en Europe, il existe ce réflexe nationaliste, la Tchéquie, la Slovaquie, par exemple, qui ferment leurs frontières, totalement, à tous les étrangers…

BRUNO LE MAIRE
Mais, Jean-Jacques BOURDIN, nous ne découvrons rien.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Où est la solidarité européenne ?

BRUNO LE MAIRE
Nous ne découvrons rien, nous savons bien qu'il y a depuis des années un réflexe nationaliste qui se répand partout en Europe. Sur le plan économique, et sur le plan financier, pour éviter que cette crise économique devienne demain une crise financière, il faut que les Etats européens soient totalement unis, que leurs réactions soient coordonnées, que les réponses que nous apportons en sortie de crise, soient des réponses unies, et j'y travaille tous les jours, notamment avec mes homologues allemands. Nous verrons lundi si nous sommes capables de sortir une batterie de mesures qui coordonneront nos réponses immédiates nationales, et nos réponses de long terme. Prenez juste l'exemple du chômage partiel, qu'est-ce que nous faisons ? Nous adoptons le système allemand de couverture intégrale du chômage partiel. C'est bien une preuve de coordination étroite entre nos deux pays. Sur la relance, il faut qu'il en aille de même, sinon qu'est-ce qui se passera ? Les Bourses réagiront mal, les titres s'effondreront, les banques ne seront plus en mesure de financer l'activité économique, et d'un choc brutal massif, auquel nous pouvons faire face et auquel nous allons faire face, nous passerions à une crise économique et financière. Elle est là notre responsabilité. L'Europe est face à ses responsabilités.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais l'Europe a besoin de plus de solidarité, vous le savez bien, Bruno LE MAIRE, regardez l'Italie obligée de se tourner…

BRUNO LE MAIRE
C'est exactement ce que je vous dis ce matin, Jean-Jacques BOURDIN.

JEAN-JACQUES BOURDIN
... vers la Chine, pour obtenir, pour acheter des respirateurs ou des masques.

BRUNO LE MAIRE
Mais ça, ça prouve simplement que nous sommes tous face à une crise totalement nouvelle, un virus totalement nouveau. Nous avons besoin de rassembler nos forces, de reconstituer des stocks, c'est ce que nous faisons aujourd'hui. Mais le plus important à mes yeux, au-delà de la réponse sanitaire qui est évidemment l'urgence absolue, c'est que nous absorption ce choc le plus vite possible, et que nous montrions au reste du monde que l'Europe est ce qu'elle est, c'est-à-dire de continent le plus riche de la planète, avec des moyens d'intervention massifs, une vraie solidité financière, parce que nous avons tiré les leçons de la crise de 2008, et que nous sommes capables de ressortir forts, puissants et unis, de ce choc économique.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Alors, deux dernières questions. Trêve hivernale reportée de 2 mois, ça veut dire les expulsions locatives reportées de 2 mois.

BRUNO LE MAIRE
Bien sûr, c'est la trêve hivernale, ça veut dire que les expulsions sont reportées. Et il faut que nous fassions très attention dans cette période de crise. Je vous ai beaucoup parlé d'entreprises, de PME, de petits entrepreneurs, que nous fassions aussi attention aux plus fragiles, à ceux qui n'ont pas d'emploi, à ceux qui peuvent être mis à la rue demain, à ceux qui peuvent être des victimes de cette crise économique et de ce choc économique, c'est aussi le sens du message du président de la République hier.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Et puis une dernière question sur la privatisation d'ADP, reportée, on est bien d'accord ?

BRUNO LE MAIRE
Je ne crois pas que les circonstances soient réunies pour engager une opération…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Vous ne renoncez pas à cette privatisation ?

BRUNO LE MAIRE
Nous en avons la possibilité désormais, et je ne crois vraiment pas Jean-Jacques BOURDIN, que les circonstances économiques soient réunies…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, ça j'ai compris, mais vous renoncerez ou pas ?

BRUNO LE MAIRE
Mais je ne change pas de convictions sur le fond…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, bon, non ?

BRUNO LE MAIRE
Je ne change pas mes convictions sur le fond et sur quel est le rôle de l'Etat dans l'économie.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Et reprise de la procédure quand ?

BRUNO LE MAIRE
Je vous dis simplement qu'aujourd'hui les conditions ne sont pas réunies pour engager une opération de ce type.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Et reprise de la procédure quand ?

BRUNO LE MAIRE
Attendons que la crise soit dépassée, attendons que nous soyons sortis des difficultés actuelles. Croyez-moi, là aussi il y a du pain sur la planche.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Bien, Bruno LE MAIRE, notre invité ce matin sur RMC et. BFM TV.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 13 mars 2020