Entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, avec le quotidien "Sud-Ouest" le 13 janvier 2020, sur la lutte contre le terrorisme au Sahel et au Moyen-Orient, les tensions avec l'Iran, la situation en Libye et le Brexit.

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Q - Le choix de Pau pour ce G5 Sahel n'est pas le fruit du hasard ; il revêt au contraire une haute valeur symbolique. Parmi les 13 militaires français tués en opération au Mali, le 25 novembre dernier, six venaient du 5e RHC basé dans la capitale du Béarn. Damien Boiteux, le premier soldat français mort au premier jour de l'opération Serval, il y a sept ans, presque jour pour jour, était également issu de ce régiment. Jean-Yves Le Drian, qui était alors ministre de la Défense, tenait à le rappeler au début de l'interview qu'il a accordée à "Sud Ouest".

Le report de ce G5 Sahel a-t-il permis de dissiper les crispations, que l'on sentait à la fin de l'année dernière, avec nos partenaires africains ?

R - Depuis notre intervention en 2013, qui a permis d'éviter que le Mali devienne un nouveau sanctuaire terroriste, la menace a beaucoup muté. Il y a de plus en plus d'actions de harcèlement contre les armées des pays concernés et contre les civils ; le but des terroristes est désormais de déstabiliser les Etats. Ensuite, la menace s'étend à un territoire toujours plus vaste. Enfin, les terroristes instrumentalisent les conflits intercommunautaires. Tout cela crée une nouvelle donne ; il faut donc une nouvelle riposte. C'est le but de ce sommet de Pau, qui va témoigner de l'unité entre les acteurs tant africains qu'européens, permettre de clarifier les engagements de chacun sur des objectifs clairs, et remobiliser tout le monde, y compris sur les enjeux de développement.

Q - L'image de la France semble s'être dégradée dans la région, auprès d'une partie des populations...

R - Je le constate avec tristesse. Il y a de l'impatience chez ces populations, ainsi qu'un fort sentiment d'insécurité. On attend beaucoup de la France, qui apparaît parfois comme le bouc émissaire de cette insatisfaction. Je salue cependant la mobilisation des chefs d'Etat du Sahel dans la lutte contre le terrorisme et leur refus de se laisser entraîner dans une logique anti-française.

Q - Diriez-vous qu'au Moyen-Orient, la tension a baissé ?

R - Nous venons de vivre une période très grave. Aujourd'hui, nous sommes dans l'interruption d'une escalade, pas encore dans la désescalade. Le crash de l'avion ukrainien illustre tragiquement la nécessité de retrouver les chemins de la diplomatie.

Q - Quelle est votre explication à ce crash ?

R - L'Iran a fait des déclarations publiques [NDLR, Téhéran a reconnu avoir abattu l'avion "par erreur "]. Il faut maintenant que l'enquête aille à son terme. L'Iran le souhaite désormais et la France est disponible pour apporter tous les moyens techniques nécessaires. Les responsabilités doivent être établies précisément.

Q - Comment parvenir à la désescalade ?

R - Premièrement, il faut redonner sa chance à la négociation. Le président Macron a toujours montré qu'il était à l'initiative. Deuxièmement, il faut rappeler la nécessité de poursuivre la lutte contre Daech avec l'Irak. Car le risque est que l'on oublie l'objectif principal ! La coalition internationale, qui mobilise près de 70 Etats et organisations internationales, est une coalition contre Daech, pas contre l'Iran ! Il faut rappeler cette évidence avec force, car le groupe terroriste n'est pas encore éliminé ; il a certes perdu son emprise territoriale, mais il conserve de redoutables réseaux souterrains.

Il faut donc réaffirmer le rôle de la coalition et le faire en bonne intelligence avec l'Irak, dans le plein respect de sa souveraineté. Enfin, il faut éviter que s'ajoute à cette instabilité une crise de prolifération nucléaire.

C'est pour cela que nous voulons rester dans l'accord de Vienne, car il permet d'éviter que l'Iran n'accède à l'arme nucléaire. Imaginons ce que serait aujourd'hui la crise dans cette région si l'Iran possédait l'arme nucléaire...

C'est la raison pour laquelle nous ne partageons pas la position des Etats-Unis, et que nous condamnons la manière dont Téhéran détricote peu à peu cet accord.

Q - L'un de vos prédécesseurs, Bernard Kouchner, a déclaré que le général Soleimani "a mérité 25 fois qu'on le tue". Êtes-vous d'accord ?

R - Les Etats-Unis ont pris seuls, indépendamment de leurs alliés et sans nous informer, la décision de neutraliser le général Soleimani, pour des raisons qui leur sont propres et qui tiennent à leur propre analyse de sécurité. Ce n'est pas une décision de la Coalition. Ce général n'était pas n'importe qui : il était inscrit sur la liste européenne des terroristes et il a été à l'origine de nombreuses actions de déstabilisation de la région.

Q - La Libye se déchire à nouveau. Quelle est la position de la France : soutient-elle toujours le gouvernement officiel de Tripoli, ou le maréchal Haftar ?

R - Cette instabilité et ce chaos sont dus à des affrontements entre milices, à toutes sortes de trafics, à une prédation des ressources qui devraient bénéficier à tous les Libyens, et à des ingérences croissantes de puissances étrangères.

On ne peut pas laisser les choses en l'état. Une conférence internationale va se tenir à Berlin. C'est une bonne initiative. Tous les acteurs libyens et internationaux seront présents, dont les Nations unies et l'Union africaine. Nous sommes tous d'accord sur certains principes : il n'y aura pas de solution militaire, ni de solution qui s'exonère du droit international, ni de solution qui passe par l'intervention de pays étrangers qui utiliseraient la Libye comme un terrain d'affrontement.

Q - Le Brexit aura lieu le 31 janvier...

R - Enfin de la clarté, après trois ans d'incertitudes ! Va maintenant s'ouvrir une phase de transition pour établir le type de relations que l'Union européenne aura avec le Royaume-Uni à l'avenir. Nous devons être attentifs à préserver les intérêts de l'UE car nous ne voulons pas à notre porte d'un concurrent déloyal qui pratique le dumping.

Il faut ensuite une relation forte et sereine, en particulier dans le domaine de la sécurité, car le Royaume-Uni, avec ou sans Brexit, reste en Europe et nous aurons toujours à défendre des intérêts communs. C'est pourquoi nous souhaitons un accord global et pas simplement commercial.

Q - Vous voyagez beaucoup ; les grèves qui durent depuis près d'un mois et demi n'altèrent-elles pas l'image de la France à l'étranger ?

R - Je suis frappé par la force de l'image de la France et du président de la République à l'étranger. Chacun voit bien la difficulté qu'il y a à réformer, surtout les retraites. Mais d'autres pays l'ont fait. Le message que porte la France aujourd'hui - sur le climat, le multilatéralisme, le refus de l'affrontement entre puissances - est bien compris.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 15 janvier 2020